Pour Ellen Willis, pas de dissidence sexuelle sans justice sociale

Carnet de recherche avec Fanny Quément, traductrice française d’Ellen Willis

Ellen Willis - Courtesy of Ellen Willis’s family

Journaliste, essayiste, critique musicale et militante américaine, Ellen Willis (1941-2006) pense une défense de la libération sexuelle en plein cœur des sex wars aux États-Unis. Elle milite pour le droit à l’avortement, devient la première critique rock du New Yorker ; son approche est considérée comme pionnière, à la fois pour son style mêlant critique sociale et récit intime et pour sa manière de relier la musique à la politique et à la culture. Née à New York et issue d’une famille juive de classe moyenne, elle trace d’abord sa route de manière conventionnelle, mariée, puis se rapproche peu à peu des luttes sociales et féministes, prenant progressivement tribune dans des magazines influents comme Rolling Stone ou Village Voice. Elle fonde le groupe influent de libération des femmes Redstockings en 1969 avec Shulamith Firestone, après que des hommes ont crié « Faites-la descendre de scène et violez-la » lorsque Firestone prenait la parole lors d’un rassemblement contre la guerre à Washington, ainsi que No More Nice Girls, un groupe d’action de théâtre guérilla formé à la suite de l’adoption, en 1977, de l’amendement anti-avortement Hyde Amendment.

Les écrits d’Ellen Willis demeurent longtemps inconnus en France, jusqu’à la traduction par Fanny Quément, chez Audimat éditions, de deux volumes composés d’une grande partie de ses essais consacrés à la révolution sexuelle féministe. Le premier, Sexe et liberté (2022), se concentre sur les débats autour de la libération sexuelle ; le second, Dans le doute – De la révolution sexuelle à la guerre culturelle (2024), rassemble des textes plus variés sur les positionnements et les limites des mouvements de gauche. Ellen Willis a la particularité de déplacer les lignes, introduisant de la complexité au sein des débats féministes de son époque. Elle produit une pensée à la croisée du féminisme et de la psychanalyse dans une écriture narrative singulière et une posture critique créatrice, qui ouvre des perspectives sur le radicalisme, la famille, la gauche et la révolution sexuelle.

Clémentine Labrosse

Les deux volumes d’Ellen Willis, traduits par Fanny Quément et publiés chez Audimat

« Pendant plus de quatre décennies, de l’âge d’or de la contre-culture à la guerre contre le terrorisme, Ellen Willis n’a cessé d’écrire des articles d’une intelligence démoniaque où l’investigation se mêle à l’introspection, l’intime au politique, le cérébral à l’intuitif. En se construisant dans la narration, sa pensée se fait limpide et captivante. »
— Fanny Quément

Fanny Quément, autoportrait

Qui mieux que sa traductrice, Fanny Quément, qui a passé plusieurs années à travailler son œuvre et à mettre les mains dans son verbe, pouvait parler d’Ellen Willis ? Je la retrouve chez elle, dans la région que nous partageons, en Saône-et-Loire. Son intérieur est orné de tracts militants aux typographies plus fabuleuses les unes que les autres, de pin’s, de livres accrochés aux murs et de curiosités qu’elle glane avec le temps. Elle a préparé des livres sur la table pour accompagner notre entretien : The Essential Ellen Willis, anthologie qui compile l’ensemble des textes édités par sa fille, Nona Willis Aronowitz, et bien sûr ses livres traduits d’Ellen Willis, aux innombrables post-it.
Fanny a traduit Virginia Woolf, Katherine Mansfield et Jack London, elle est aussi l’autrice de Partir en 404 (éd. Othello) et de Juice Casaganthe (éd. Quartett), tout en réalisant des zines auto-édités et en publiant dans les revues Audimat, Panthère Première et Ventoline. Après dix ans de pratique de l’écriture et de la traduction, et tout en développant, avec le temps, des formes plus plastiques ou musicales, la porosité entre traduire et écrire lui apparaît centrale. C’est la raison pour laquelle elle désigne ses activités de manière englobante, se présentant volontiers comme « traductautrice », qu’elle utilise en alternance avec « travailleuse du texte » : « mes écrits personnels sont complètement imprégnés de tout ce que je lis et traduis, que ce soit dans les thématiques ou dans les formes, il y a des emprunts, et mes traductions sont de plus en plus personnelles - signées, en quelque sorte. » En discutant, d’ailleurs, elle ne sait plus si une expression qu’elle vient d’utiliser est d’elle ou d’Ellen Willis. 

Entre besoin d’épaisseur historique pour comprendre des contextes contemporains, troubles sur la définition de radicalisme et approche psychanalytique de la gauche, Fanny Quément nous montre, avec les quelques exemples qui suivent, pourquoi lire Ellen Willis aujourd’hui pourrait éclairer nos lanternes sur les impasses et victoires des luttes féministes en France ces dernières années, et aider à démêler ce qui se rejoue pour sortir des spirales infernales et répétitions de l’histoire. Alors que les offensives conservatrices et réactionnaires gagnent du terrain, aujourd’hui, on en aurait grandement besoin.


Par Fanny Quément


Aimer le punk en féministe et la critique musicale d’Ellen Willis

JANIS by Ellen Willis - A Special Preview of “The Rolling Stone Illustrated History of Rock & Roll”

Ellen Willis fait partie des références incontournables de Mark Fisher, alors en cours de publication chez Audimat. C’est comme ça que l’éditeur, Guillaume Heuguet, la découvre. Avant de devenir des livres à part entière, tout commence par une première traduction d'un article dans la revue Audimat : Aimer le punk en féministe, en 2019. Cet article me marque profondément parce que je découvre une forme de journalisme que je ne connais pas et que j’ai appelé du journalisme introspectif, même si je ne sais pas si cette catégorie existe vraiment. Elle raconte son rapport au punk en tant que femme féministe, et tout le dilemme dans lequel cela la plonge : elle voit bien que le punk lui transmet une énergie folle, mais que la plupart des groupes sont hyper machos. Le texte est écrit à un moment où elle est enceinte et se pose la question de savoir si elle veut avorter. Toute son écriture est ancrée dans cette subjectivité assumée, ces questionnements très intimes, à la fois en arrière-plan et au cœur de l’article. 

C'est aussi le cas dans ses critiques musicales. D’abord pour le New Yorker, puis Village Voice, elle est une grande critique musicale, très lue. Elle développe son style à elle, introspectif et militant, dans un monde terriblement masculin. Quelque chose qui m’a aussi beaucoup touchée dans sa vie, et qui est lié à ce travail de critique musicale, c’est qu’elle ne voulait pas seulement écrire : elle voulait pouvoir en vivre. La critique musicale était clairement une source de revenus. Il aurait été plus compliqué de gagner sa vie uniquement en écrivant des articles de fond sur la révolution sexuelle féministe, et ce n’est pas pour autant de la compromission ou de la trahison.

Après la découverte de cet article sur le punk, je dévore l’anthologie. Je trouve que l'absence d'Ellen Willis fait tache dans le paysage éditorial français. Je suis frappée par sa capacité à développer conjointement la narration et l’argumentation, s’imbriquant de manière très fluide. Elle produit des récits détaillés, nuancés qui font du bien à une époque où on dirait qu'il n'y a plus beaucoup de place pour la narration contre la dissémination virale des pitchs et des narratifs. Je commence à traduire tout en démarchant des maisons d’édition car à cette époque-là, Audimat est censée rester sur sa ligne éditoriale critique sociale et critique musicale, il n’est donc pas question de publier un livre chez eux. C’est finalement bien avec cette maison d’édition que les deux volumes sortiront.

Si ce numéro est désormais épuisé, l’article peut être lu en ligne sur Cairn.info


Une envie d’épaisseur historique

En se lançant dans le projet de publication du premier volume, j’ai eu un fort sentiment d’actualité en lisant Willis analyser les débats houleux qui animent les luttes féministes, divisant les “pro-sexe” et les abolitionnistes sur la pornographie. J’avais l’impression qu’en France, on rejouait les sex wars, que nous n’avions pas vraiment connues à l’époque où elles traversaient les États-Unis. Il y avait les TERFs, une période marquée par une forme de revendication d’un certain radicalisme féministe, sans qu’on sache toujours très bien ce qu’il recouvrait. Dans ce contexte, mes recherches autour de Willis sont venues satisfaire une envie d'épaisseur historique. On ne peut pas faire abstraction des décennies et des siècles précédents pour plusieurs raisons, mais surtout, on a intérêt à s'y intéresser pour voir quelles problématiques se sont déjà posées, ce qui a marché, ce qui n'a pas marché. Si on pouvait ne pas réinventer l'eau chaude tous les 50 ans. C’est ce qu’Isabelle Stengers cite la culture des précédents et que nous abordons dans la postface. À ce propos, on voit bien qu’aujourd’hui certaines questions réapparaissent comme si elles étaient nouvelles. Par exemple, le lien entre droits des enfants et féminisme. Si tu lis Pour l’amour d’Emma, que j’aime beaucoup, la protection de l'enfance est explicitement présente, et c'est en sous-texte dans toute l’œuvre. Tout son travail sur la famille inclut les enfants, notamment quand elle critique la cellule familiale comme lieu de la différenciation de genre et de l'apprentissage de l'autorité.


Dilemmes de traduction

Photocopie des pages 100-101 de Sexe et liberté, où se trouve la note de bas de page

Les coulisses de mes traductions sont très présentes dans les notes de bas de page. C'est un peu mon petit jeu de dire coucou, je suis là et je suis en train de galérer. Mais je trouve surtout important de rappeler que tout n'est pas figé et que nous gagnons à multiplier les pistes, à condition de les formuler. Il y a vraiment la nécessité d'assumer mes hésitations, mes éventuelles lacunes. Une expression dans le premier volume m'a par exemple beaucoup travaillée et j’en ai fait une note assez longue : male-identified woman, que je découvre être une allusion à un pamphlet des Radicalesbians datant de 1970 intitulé “The Woman-Identified-Woman”. Il y a beaucoup d'implicite dans ces lignes : Willis ne donne pas la réf, probablement plus évidente à l'époque, et elle ne détaille pas ses réserves. En fait, en arrière plan, il y a tout le rejet de la culture "butch/fem" par les lesbiennes politiques et la condamnation des femmes dont les comportements étaient jugés "masculins" ou "hétéronormés", et ce qui déplaît à Willis, c'est qu'on en revient à des idées très sexistes et essentialisantes sous couvert de féminisme. Dans ma traduction, j'ai fini par choisir le terme masculinisante, parce que l'idée, c'est de se penser d'un point de vue "masculin" (selon les Radicalesbians). J’ai depuis visité les archives de Françoise d’Eaubonne, qui est à l'origine du terme phallocrate. Elle dira d’ailleurs dans un article : “S'il y a une chose que je suis contente d'avoir fait, c'est d'avoir inventé le mot phallocrate”  (je cite grosso modo, de mémoire). Et ça m'a convaincue qu’utiliser une femme phallocentrée aurait été une super traduction pour male-identified woman


Inconscient culturel et gauche freudienne

« Afin de rassembler l’imagination, le courage et l’endurance nécessaires pour apporter de vraies solutions aux dilemmes qui nous assaillent, il faudrait d’abord que les gens croient en leur capacité et en leur droit à façonner ell·eux mêmes leurs propres vies. Cette confiance nécessaire est sapée par l’amalgame inconscient et largement répandu entre l’autodétermination et l’égoïsme, entre la poursuite du bonheur personne et sexuel et la corruption morale. Portant inconsciemment ce fardeau, les gens voient leurs désirs comme des invitations à la catastrophe, i·els en ont peur et s’en méfient. Les incertitudes, les erreurs et les défaites, les manoeuvres destructrices des idéologues et des opportunistes, les angles morts et les imprévus qui vont avec tout véritable effort de changer les conditions sociales, tous ces obstacles ne sont plus envisagés comme des problèmes à résoudre et des coups de collier, mais comme le salaire inévitable du péché, un châtiment pour avoir osé renier les vieilles coutumes. »
— Ellen Willis

Au début des années 2000, Ellen Willis envisage pour la première fois de consacrer un ouvrage entier à un sujet précis plutôt qu’un recueil d’articles : The Cultural Unconscious in American Politics : Why We need a Freudian Left. Elle n’en achèvera pas l’écriture. Ellen Willis pioche ce qui l’intéresse chez Wilhelm Reich et Herbert Marcuse sans en faire une exégèse, elle les utilise à sa sauce. Elle a un prisme psychanalytique qu’on pourrait qualifier de freudien ou freudo-marxiste, même si elle ne le formule pas forcément ainsi. Elle continue de penser en termes de pulsions, ce qui déplace un peu les choses dans les milieux de gauche où on parle beaucoup de structures, approches systémiques et de rapports de pouvoir. Il y a chez Ellen Willis l’idée que ça ne suffit pas, qu’on aura beau être pétri·e de bonnes intentions et déconstruit·e, on continuera d’agir à l’encontre de ce qu’on défend si on ne tient pas compte des soubassements psychiques qui peuvent tout faire planter. Elle n’en fait pas pour autant un fondement essentialisant puisque pour elle, ces pulsions sont situées et se construisent dans des modèles sociaux précis, comme celui de la famille. Ce que ça implique, c’est de prendre au sérieux ces contradictions, sans les réduire à des défaillances individuelles ni les dissoudre entièrement dans les structures. Il y a des choses qui nous traversent, des désirs, des formes d’attachement ou de répétition qui ne disparaissent pas avec la seule conscience politique. Ce qui fait un peu mal, c'est qu'il y a certes des pulsions de domination mais aussi de soumission. Ça ne dédouane pas les dominants de leurs responsabilités, mais ça complexifie ce qui se joue. À partir de là, je me pose aussi la question sans vraiment avoir de réponse, de comment ces mécanismes passent de l’individuel au collectif, comment ils circulent et se transforment à l’échelle des groupes. Si Willis apporte ces pistes, elle n’en apporte pas forcément de réponse, il faudrait tenter de prolonger sa réflexion.


La famille, tu l’aimes ou tu la quittes

« Peu de gens imaginent sérieusement qu’il est possible ou désirable de restaurer l’ordre ancien, mais nous sommes encore moins nombreux·euses à poser cette question évidente : puisque la famille telle que nous l’avons connue ne fonctionne pas, n’avons-nous pas besoin d’inventer des formes de vie domestique et d’éducation des enfants plus adaptées à une société libre, post-patriarcale ? »
— Ellen Willis

Avec des années de recul, j'arrive à faire la synthèse de cet aspect dans sa pensée. J’aime le fait que chez Willis, il n’y a pas de révolution sexuelle sans révolution de la famille, sans révolution du modèle familial, et pas de révolution du modèle familial sans justice sociale. Parfois, j'ai l'impression que dans une partie des luttes LGBTQ+, on oublie le volet justice sociale qui est pourtant indissociable. Les analyses de Willis sur la famille figurent dans les deux volumes, et particulièrement abordées dans le texte La famille, tu l'aimes ou tu la quittes (vol. 2). Titre profondément ironique, - Ouais, la famille, tu l'aimes ou tu la quittes. Non, en fait, plein de gens ne peuvent pas la quitter. OK, abolir la famille est super sexy comme programme, mais je comprends aussi toutes les critiques envers une approche libérale des personnes qui ont les moyens de faire famille différemment. Pour certain·es d'entre nous, il faut fuir parce que ça nous détruit. Pour d'autres, ça reste un des seuls endroits de solidarité. Cela ne l'empêche pas de formuler le risque de se rabattre sur une vision conservatrice de la famille par envie de sécurité, ce qui se passe à chaque backlash, celui qu'elle a vécu et celui d'aujourd'hui.

Au fond, ce qu'on capte en lisant Willis, c'est le lien profond entre dissidence politique et dissidence sexuelle. Et ce n'est pas une question de pratique ou d'orientation : être une femme nullipare qui vit seule en pleine campagne, ou construire une famille qui créé de la solidarité en milieu urbain ultra individualiste, ça relève beaucoup plus de la dissidence sexuelle que de se payer une séance BDSM une fois par mois avec son salaire de banquier. Ce que je veux dire, c'est qu'il y a quelque chose à travailler dans le lien entre dissidence sexuelle et lutte pour la justice sociale. Ça m’a fait comprendre qu'on ne peut pas entrer dans une dissidence politique sans être dans une forme de dissidence sexuelle, mais qu'on ne peut pas non plus se revendiquer de la dissidence sexuelle sans tenir compte des questions de justice sociale. Autrement dit, pour reprendre un slogan bien connu, les désirs queer sans la lutte des classes, c'est du touche-pipi.


Retrouvez le site internet de Fanny Quément ici. Les deux volumes d’Ellen Willis sont à retrouver sur le site Audimat ou en librairies. Merci à Samuel Aubert d’avoir rendu ce carnet de recherche possible et à Fanny Quément.

Fanny Quément, autoportrait

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