Naviguer dans les archives cyberféministes de Nathalie Magnan
Carnet de recherche avec Mathilde Belouali, commissaire de l’exposition Magnanrama
Nathalie Magnan à Santa Cruz, années 1980 © Fonds Nathalie Magnan, INHA-Collection Archives de la critique d'art, Rennes.
Cyberféministe, théoricienne des médias, réalisatrice, enseignante, webmistress, hacktiviste, traductrice - nombreux sont les qualificatifs pour raconter Nathalie Magnan (1956-2016), aucun pour contenir totalement son art de la dissémination. Moto, vélo, film analogique, réseaux numériques, bateau : tout est affaire de flux et circulations comme des outils de lutte. Elle code, connecte, anime, modère, retrace, décloisonne, infiltre les canaux mainstreams d’imageries lesbiennes et pense des infrastructures numériques autant que des imaginaires collectifs. Née à Marseille, elle s’envole pour la Californie et étudie à l’Université de Santa Cruz, où elle passe plusieurs années foisonnantes, au cœur des contre-cultures minoritaires, des expérimentations médiatiques à l’ère naissante des internets. Comme d’autres lesbiennes françaises (Anne Garréta, Laure Murat, Monique Wittig) qui sont parties vivre aux États-Unis, Nathalie Magnan s’inscrit dans ces circulations intellectuelles entre la France et la côte ouest. Elle en revient les bras chargés d’archives, aujourd’hui toutes conservées aux archives de la Critique d’Art, à Rennes.
On pourrait aussi la définir comme celle qui a introduit en France la pensée de Donna Haraway. Après l’avoir eue comme enseignante dans les années 1980, puis traduit son Manifeste cyborg en 2002, avec sa célèbre phrase : « je préfère être cyborg qu’une déesse ». Passeuse entre langages, mondes virtuels et réalités situées, on aimerait savoir ce qu’elle aurait eu à dire aujourd’hui sur le technofascisme, les GAFAM, les algorithmes et les industries de l’attention, à la croisée de la critique des médias et de l’engagement cyberféministe qui a structuré son œuvre. Nathalie Magnan aurait-elle eu un compte Instagram et si oui, qu'en aurait-elle fait ? Comment rendre compte d’un parcours si dense ? Pour ce Carnet de recherche, CENSORED a rencontré Mathilde Belouali, commissaire de l’exposition Magnanrama, qui, avec la complicité de sa compagne Reine Prat, a rassemblé et travaillé sur des centaines de textes, photos, ephemera et films de cette figure féministe encore méconnue. Inédite, la rétrospective se déroule en trois étapes : jusqu’au 31 mai à la Villa Arson à Nice, cet été au Centre d’art Les Capucins à Embrun, et se conclut à l’automne au centre d’art Bétonsalon à Paris.
Par Clémentine Labrosse
Photogramme du film Internautes de Nathalie Magnan, 1996. Diffusion Heure exquise !
Je rencontre Mathilde Belouali à l’issue de la visite de Magnanrama à la Villa Arson, à Nice. Commissaire d’exposition, critique d’art et travailleuse de l’art, elle dirige aujourd’hui le centre d’art Les Capucins à Embrun, dans les Hautes-Alpes. Dans son travail, elle dit s’intéresser « par la force des choses, à des lesbiennes de différentes générations et à des figures de passeuses » : des personnes qui ont travaillé entre différents milieux, différents espaces géographiques, et qui ont fait se rencontrer des gens sans forcément être identifiées dans des formes de production de savoir traditionnelles. Avant Magnanrama, elle travaille par exemple sur l’histoire de la galerie Vigna à Nice, connue aujourd’hui pour être la seule librairie d’occasion LGBTQ+ en France. « Je me suis demandé ce que ça voulait dire qu’un couple de meufs programme à Nice dans les années 90 », explique-t-elle. Les deux tenancières, Françoise Vigna et Marie-Hélène Dampérat, prêtent d’ailleurs à Mathilde des revues Gai Pied dans lesquelles Nathalie Magnan a publié des textes.
Nathalie Magnan lui revient d’abord par son amie Clélia Barbut, chercheuse en histoire de l’art, qui écume son fonds d’archives à Rennes. « Tout est mélangé : la vie pro, la vie perso, les affects, les parcours théoriques. » Puis il y a la rencontre avec Reine Prat, compagne de Nathalie Magnan installée près de chez elle dans les Alpes. Elles deviennent proches, randonnent ensemble, et l’idée de faire vivre ces vastes archives prend progressivement forme. « Elle s’est auto-archivée toute sa vie. Elle a ramené des kilos de papiers des États-Unis dans ses valises. » Avec la scénographe Cécile Bouffard et la graphiste Clara Pasteau, Mathilde Belouali conçoit une exposition dense, sur 700 m², composée de centaines de documents et de nombreuses vidéos. « On a travaillé à trois, trois lesbiennes, avec une culture visuelle en tête, et avec qui il n’y a pas mille choses à expliquer. L’enjeu était de faire exister ces archives minoritaires, entre espaces domestiques et espaces de travail, entre la chambre, le salon télé, le bureau ».
Mathilde Belouali insiste sur la difficulté de résumer Nathalie Magnan : « ce n’est pas quelqu’un qui a écrit un livre manifeste ou fait un chef-d’œuvre. » Elle décrit plutôt une pratique du collectif, de la traduction, de la mise en lien. « C’est plus de la traduction que de l’écriture, plus de la mise en relation que de l’autorat. » L’exposition est alors pensée comme une « biographie collective ». « Tu t’intéresses à une figure, mais tu t’intéresses à tout le réseau autour. Parce que les gens n’existent jamais seuls, tu ne fais jamais une œuvre seul·e. » Mathilde Belouali cherche à réactiver une trajectoire toujours en circulation : « une pensée hyper vivante, dont les jeunes générations s’emparent de façons très différentes ». Autour de cette dynamique se rencontrent anciennes élèves, artistes et collectifs historiques, de Chloé Desmoineaux à Cindy Coutant, de Shu Lea Cheang à Old Boys Network, VNS Matrix, les Guerilla Girls, Julia Scher ou The Yes Men.
Elle explique : « Quand elle part, elle a 23 ans. Elle a déjà pris de la distance depuis Marseille où elle a grandi dans une famille vraiment aisée mais aussi assez homophobe, qui lui pèse beaucoup. Je pense qu'elle part aussi pour vivre sa vie de lesbienne et qu'elle a besoin de mettre un océan entre sa famille et elle pour s'épanouir. Aux États-Unis, elle étudie dans des cursus transdisciplinaires expérimentaux, avec des gens qui pensent le fond et la forme tout le temps, de façon hyper créative. En France, les choses étaient beaucoup plus sectorisées. Là-bas, c’est le début des, Cultural Studies qui ont mélangé beaucoup plus les disciplines. »
Pour rendre visibles les circulations et les collaborations qui traversent son œuvre, Mathilde Belouali a retenu cinq exemples concrets tirés de l’exposition Magnanrama.
Mathilde Belouali par Cécile Bouffard
Paper Tiger Television
Photogramme du film Donna Haraway reads the National Geographic on Primates réalisé par Paper Tiger Television, collectif dont faisait partie Nathalie Magnan, 1987. Diffusion _ Heure exquise ! © Paper Tiger TV et Nathalie Magnan.
Paper Tiger Television est un collectif créé dans les années 1980 par l’activiste des médias DeeDee Halleck. Il rassemble des personnes qui réalisent des émissions de télévision hyper expérimentales et entièrement do it yourself, parce qu’elles ne sont pas du tout satisfaites de la manière dont leurs vies et les actualités sont traitées dans les médias. Elles choisissent donc de produire des parodies d’émissions, avec une personne invitée qui décortique le traitement médiatique d’un sujet. Dans l’exposition, deux vidéos auxquelles Nathalie Magnan a participé sont présentées : l’une avec Donna Haraway, sur la représentation des primates dans National Geographic, l’autre avec Martha Rosler, autour d’une affaire de mère porteuse et de sa médiatisation. Nathalie Magnan participe à ces productions lorsqu’elle est à Santa Cruz, dans le programme History of Consciousness, un contexte très transdisciplinaire. C’est aussi le moment où Donna Haraway vient d’écrire le Manifeste cyborg, sur son ordinateur personnel avec ce passage du papier au numérique, et cette manière de mêler primatologie, sociologie et culture populaire, en parlant aussi bien de Tarzan ou King Kong. Ces vidéos donnent un accès très direct à cette pensée, plus facile que la lecture de ses textes.
C’est une télévision bricolée avec les moyens du bord, quelque chose de très construit mais volontairement non professionnel qui rejoue et détourne les codes télévisuels. Le nom “paper tiger” renvoie d’ailleurs à quelque chose qui semble impressionnant de loin mais qui est en réalité inoffensif. Il y a toute une esthétique associée à ça : des dessins, des décors en carton pâte, des effets simples. Une forme d’humour et de créativité qui passe autant par les images que par les dispositifs et qui est aujourd’hui vraiment savoureuse à regarder.
Connexions : Art, Réseaux, Médias
Connexions : Art, Réseaux, Media. Édition établie par Annick Bureaud et Nathalie Magnan, Paris, École nationale supérieure des beaux-arts, 2002.
Ce livre qui n’a l’air de rien est en réalité une anthologie très importante : Nathalie Magnan, avec Annick Bureaud, l’a compilé aux Éditions des Beaux-Arts de Paris en 2002. Il rassemble des dizaines de textes sur l’histoire de la technologie, du net art, des machines… et c’est là que la première traduction française du Manifeste Cyborg est publiée. Il y a Sandy Stone, McKenzie Wark, et plein de textes depuis les années 30, des réflexions critiques sur les technologies de communication et leurs usages. Le livre mélange analyses, manifestes, fragments de mails… Il montre aussi que l’art du net n’est pas uniquement américain : Europe de l’Est, Brésil, Canada… des pratiques circulaient via le réseau pour créer des communautés, diffuser des idées.
Première rencontre cyberféministe en France
FACES, Paris. Cyberféminisme en mode demo party — « Jamais parfait, toujours perfectible, tout se discute. » ENSBA, 8 décembre 2000. Source consultée le 1er avril.
C’était en décembre 2000 et c’est probablement la première rencontre cyberféministe en France. En parallèle, à Paris, se tient l’ISEA, l’International Symposium of Electronic Arts, sans aucune femme invitée. Nathalie, avec Mathilde Ferrer et des participantes de la liste de diffusion féministe Faces, organise une journée en mixité choisie, où une trentaine de femmes présentent chacune leur sujet en cinq minutes. À cette époque, c’est avant les réseaux sociaux : tout passe par les listes de diffusion.
La documentation est rare, hormis des captures d’écran du site de Nathalie retrouvées via Wayback Machine, car beaucoup de sites ont disparu depuis. Après Paris, il y aura d’autres rencontres à Berlin, Marseille, Hambourg et au Japon. J’adore les photos avec les ordinateurs et la casserole de pâtes sur le bureau… Nathalie Magnan organise cette rencontre avec Mathilde Ferrer, alors responsable du Centre de documentation des Beaux-Arts de Paris. C’est via elle que le livre Connexions : Art, Réseaux, Médias sera publié plus tard. Cette journée illustre bien la manière dont Internet, même naissant, offrait un espace émancipateur pour les femmes. Comme le résumait Kathy Rae Huffman : « Sur Internet, les hommes ne peuvent pas nous interrompre. En ligne, tu peux toujours terminer ta phrase. »
Santa Cruz
Entre 1985 et 1990, Nathalie Magnan est à Santa Cruz, dans le programme History of Consciousnessavec, entre autres, Donna Haraway, Teresa De Lauretis ou encore Vito Russo, trois noms importants pour l’histoire de la pensée. On est en Californie, vraiment tout près de la Silicon Valley, et dès 1985, les premiers ordinateurs arrivent dans les intérieurs. C’est pour ça que ces photos sont importantes. Elle photographie tout : son TeleVideo 910, les machines de ses amies, les bureaux avec ou sans ordinateur. Il y a plein de photos un peu ratées d’un point de vue plastique, à contre-jour, mais elles montrent la vie avec ces machines. Il y a aussi beaucoup d’humour : elle se met en scène, fait des blagues avec les ordinateurs, documente son travail, son bureau, son bureau avec l’ordi… C’est précieux pour comprendre comment on travaillait et se mettait en réseau à ce moment-là.
En même temps, c’est aussi le début de l’épidémie de VIH/SIDA en Californie. Et, presque en parallèle, les premiers virus informatiques apparaissent. Nathalie parlera plus tard de ces années comme des « années virulentes », où les virus se propagent dans les corps et dans les machines, et où se posent des questions sur la pureté, sur qui est mis au ban de la société, qui est responsable… Donna Haraway, qui écrit alors A Cyborg Manifesto sur son ordinateur personnel, résume cette idée par la formule : « Je préfère être cyborg que déesse ». C’est un refus complet de l’idée qu’on pourrait être pur·e dans notre corps ou dans nos positions ; tout ça est compliqué, et il faut accepter qu’on est toujours entre des virus, des corps et des machines. En parallèle, Nathalie prend part à la vie militante queer à San Francisco, troque le vélo pour la moto, et s’initie aux tactiques d’action directe d’ACT UP en 1989, puis de Queer Nation en 1990, intégrant une culture visuelle féroce et militante.
Lesborama
La Nuit gay, Canal+, 1995, soirée spéciale incluant Lesborama, documentaire de Nathalie Magnan consacré aux représentations lesbiennes.
Lesborama, c’est un film de 1995 que Nathalie Magnan produit pour Canal+, qui était alors une chaîne unique dans le paysage français : privée, mais innovante dans sa manière de mettre la télévision en abyme et de critiquer les médias. À l’époque, il y avait des formats nocturnes sur des thèmes précis, et beaucoup de personnes LGBT y travaillaient. L’idée était de créer une « Nuit Gay », avec huit heures de programmes diffusés la veille de la Pride, du jamais vu à la télé française. Pour situer, on situe souvent le premier baiser homosexuel à l’antenne française publique presque vingt ans plus tard, dans Plus belle la vie.
Nathalie Magnan réalise alors Lesborama, un moyen-métrage de 25-30 minutes composé d’un patchwork de found footage et de quelques interviews. Le film explore la culture visuelle lesbienne : d’un côté les représentations mainstream faites par des hétéros, souvent hyper sexualisées, de l’autre, des images produites par les lesbiennes elles-mêmes. Tout est mis sur le même plan : le bénéfique et le problématique, parfois stéréotypé ou raciste. C’est cette superposition qui construit le point de vue de Nathalie, sans voix off, laissant l’humour et le recul se charger de la lecture critique. Le film intègre des références américaines mais reste ancré dans le contexte français. On y retrouve des paroles d’intellectuel·les et de militantes comme Jack Halberstam, Rita Mae Brown ou Christine Delphy, mêlées à des images très codifiées par les médias.
Navigatrice des mers et des internets
Nathalie Magnan à la barre, années 2000. © Fonds Nathalie Magnan, INHA-Collection Archives de la critique d'art, Rennes.
Nathalie Magnan apprend à naviguer pendant sa jeunesse marseillaise et elle intègre sa passion à ses explorations technologiques et web. Entre 2004 et 2005, elle développe Sailing for Geeks, se demandant comment rapprocher la navigation physique et la navigation numérique. Le mot d’ordre, c’était : « You don’t reboot a sailing boat like you reboot a computer ». Parce qu’un ordinateur, s’il plante, on appuie sur un bouton et ça repart. Un bateau, ça n’est pas pareil. Le projet confronte donc des logiques différentes : celles des personnes qui savent naviguer et celles qui savent coder, héberger des contenus, bricoler avec la technologie. Et en même temps, il engage le corps, il le met en mouvement, parfois en danger, et oblige à s’emparer des machines autrement, à composer, tâtonner et collaborer. C'est des moments un peu entre le laboratoire, le workshop, l'atelier d'artistes, le moment activiste. Je pense que c'est ça qui était très créatif dans son parcours, c'est qu'elle invente des formats. La première édition, en Finlande, rassemble des artistes et chercheur·euses autour de technologies expérimentales, ballons-sondes, caméras et wifi, et explore les interactions entre art et navigation. La deuxième, sur le détroit de Gibraltar, a lieu en marge d'un événement beaucoup plus altermondialiste, anti-frontière, pour l'immigration, avec une autre coloration politique. L’impulsion d’un troisième Sailing for Geeks, qui aurait été en mixité choisie, a été interrompue par la maladie de Nathalie Magnan, déclarée en 2006 ; c’était un projet qu’elle aurait voulu continuer.Nathalie précise : “Sailing for Geeks n’est ni une agence de voyage, ni une résidence d’artistes, mais l’équipage d’un bateau à voile qui navigue dans l’esprit du libre vers un projet collectif et pour qui toute production est en Creative Commons.” Le projet s’inscrit dans un moment où Internet se privatise, et où le copyleft et les licences Creative Commons deviennent des outils pour protéger la libre circulation des savoirs et des contenus.
Nathalie Magnan naviguant, portant un top Act Up, lors de l’exposition Magnanrama. Mars 2026, Villa Arson.