GIRLXCOTT : QUAND LES TRAVAILLEUR·SES DE LA BANDE DESSINÉE INDÉPENDANTE REPRENNENT LA MAIN
Par Constant Spina, avec l’aide de Soizic Pineau
TW : cet article aborde des violences sexistes et sexuelles.
Caroline Sury
C’est d’une double secousse qu’a émergé le Girlxcott, mouvement collectif de travailleur·ses de la bande dessinée qui a transformé le boycott de l’édition 2026 du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême en une série de fêtes autonomes, inclusives et auto-organisées. Au cœur de cette explosion, Lucie Servin, journaliste pour L’Humanité, a joué un rôle déterminant : ses articles et enquêtes ont dénoncé les dysfonctionnements profonds et répétés du festival, de l’opacité financière au management toxique, jusqu’au licenciement d’une salariée après qu’elle eut dénoncé un viol survenu lors de l’édition précédente. Ces révélations ont non seulement mis en lumière les violences structurelles au cœur du plus prestigieux rendez-vous francophone de la BD, mais elles ont aussi réveillé une colère latente dans toute la profession, révélant à quel point un événement construit sur des logiques sacrificielles pouvait ignorer les enjeux sociaux, humains et artistiques de ses participant·es. En réponse à ce scandale et à cette absence de cadre respectable, autrices, illustratrices et syndicats se sont organisées, de Marseille à Bruxelles en passant par Barcelone, pour inventer une autre manière de célébrer la bande dessinée, loin des structures traditionnelles et proches des préoccupations des créatrices et créateurs. Voici un exemple de lutte réussie et solidaire.
Mona Granjon
C’est l’artiste Anouk Ricard, lauréate du Grand Prix d’Angoulême 2025 et marraine annoncée de l’édition 2026, qui, la première, appelle publiquement au boycott du festival au printemps 2025. Elle dénonce la gestion opaque et méprisante envers les auteur·ices, ainsi que la reconduction contestée de son organisateur, Franck Bondoux, patron de la société 9eArt+, à qui est confiée la gestion du festival. Anouk Ricard estime que les alertes du milieu n’ont pas été entendues et que les conditions ne garantissent ni transparence ni respect. Pour elle, le boycott constitue donc le seul moyen de pression collectif réellement efficace.
Lorsque Lucie Servin publie dans L’Humanité son enquête intitulée « Gros sous et mal-être : enquête sur un festival d’Angoulême en pleine dérive », le vernis du plus prestigieux rendez-vous francophone de la bande dessinée se fissure brutalement. Derrière la vitrine culturelle, la journaliste met au jour un système marqué par l’opacité financière, un management dénoncé comme toxique et, surtout, la gestion déplorable d’une agression sexuelle signalée lors d’une précédente édition, suivie du licenciement de la victime qui avait fini par porter plainte.
Ce qui apparaissait depuis l’extérieur comme une grande fête du neuvième art se révèle traversé par des logiques de pouvoir, de silenciation et de précarisation que nombre d’auteur·ices disent subir depuis des années.
« C’est la première fois que je voyais une telle mobilisation collective en faveur des droits des artistes-auteurices, rassemblant toutes les questions interprofessionnelles inhérentes à nos secteurs. Ça donne confiance » raconte Lucie Servin.
Séthi Lounis
« Une machine à broyer l’humain » : violences managériales et révolte des travailleur·ses
L’indignation des équipes a constitué le véritable socle du boycott, notamment suite à « l’affaire Chloé ». Ces révélations ont agi comme un catalyseur : en quelques semaines, la colère diffuse s’est structurée et a pris la forme d’un texte collectif, le Manifeste des 285. Signé par des auteur·ices, illustrateur·ices et professionnel·les du secteur, il appelle au boycott du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême tant que des garanties concrètes ne seront pas mises en place en matière de gouvernance, de lutte contre les violences et de respect des travailleur·ses.
Selon Lucie Servin, l’approche féministe intersectionnelle au cœur du mouvement permet d’emblée de mettre au jour les liens entre les différentes formes d’oppression et d’identifier les injustices structurelles propres à un système, notamment celles qui articulent domination sociale et exploitation économique. Dans les premiers temps de la mobilisation, nous raconte Lucie Servin, les discussions se sont d’ailleurs organisées autour d’un double prisme féministe et antiraciste afin d’analyser ce qui se joue dans les rapports de pouvoir à l’intérieur d’une industrie culturelle. Si la situation couvait depuis longtemps, elle a fini par éclater lorsque son enquête a déplacé l’attention vers le management lui-même, révélant non plus seulement des dysfonctionnements ponctuels mais un mode d’organisation du travail structurellement maltraitant. L’« affaire Chloé » apparaît dans ce contexte non comme un accident isolé mais comme le symptôme d’un environnement toxique, emblématique d’un système prêt à sacrifier les individus pour maintenir sa mécanique concurrentielle, quitte à devenir une véritable « machine à broyer l’humain ». Les violences sexistes et sexuelles y sont ainsi analysées comme le prolongement logique d’un monde du travail profondément patriarcal, où les relations hiérarchiques et économiques produisent et reproduisent des rapports de force propices aux abus.
Le mode managérial assumé par la direction de 9eArt+ reposait sur l’ultra‑compétition : Franck Bondoux comparait chaque édition du festival à une Coupe du monde ou au Salon de l’automobile, alignant le fonctionnement de l’événement sur des logiques qui n’ont que peu de rapport avec le monde de la culture. Cette approche s’inscrit même à un niveau politique, où la culture est trop souvent assimilée au sport, jusque dans les arbitrages ministériels. Le Girlxcott, au contraire, revendique de ne pas créer de compétition mais de valoriser une véritable biodiversité des acteur·ices de la bande dessinée.
Maya Mihindou
Faire sécession, inventer ses propres cadres
Le Girlxcott ne s’est pas constitué comme une organisation classique, avec statuts déposés et bureau élu, mais comme une montée en puissance progressive d’échanges, de prises de conscience et de décisions collectives. Lorsque nous rencontrons trois représentantes du Girlxcott Marseille — (Mona Granjon, autrice de bande-dessinée et d’albums jeunesse (Le Mini Chien, Une Étoile au Vomichelin aux Fourmis Rouges), Lucile Ourvouai, illustratrice pour la presse et co-autrice du fanzine Fanatic Female Frustration, et Léa Djeziri, illustratrice, peintre et autrice (Iddu, à La Déferlante) — toutes trois ancrées dans des ateliers marseillais comme l’Atelier des Héroïnes et Double Serpent, le récit qu’elles font retrace l’émergence du mouvement solidaire plutôt que celle d’une nouvelle structure institutionnelle.
Tout commence, expliquent-elles, par un groupe WhatsApp créé par Lucie Servin pour parler d’Angoulême et du climat qui entourait le festival. « On s’est au fur et à mesure ajouté·es pour parler d’Angoulême. En parlant entre nous, on a compris que 9eArt+ allait être reconduit tacitement, donc on a décidé de faire la Fête interconnectée de la BD, de façon complètement autonome », racontent-elles. Très vite, l’espace de discussion devient un espace d’organisation ; WhatsApp ne suffit plus, le groupe migre sur Discord. Les idées se structurent et à Marseille une réunion informelle à l’Atelier des Héroïnes agit comme déclencheur. Entre la décision du Girlxcott et la création d’événements alternatifs, tout s’est joué en à peine deux ou trois mois.
Le mouvement se constitue en association afin de subvenir aux besoins administratifs et financiers de la Fête interconnectée de la BD. La structure permettra également la publication d’un livre collectif, financé par un crowdfunding qui a rencontré un succès certain. Pas de hiérarchie dans l’organisation des fêtes, ni de centralisation. Seulement une bannière commune sous laquelle chacun·e peut s’inscrire à condition d’en respecter les principes.
Séthi Lounis
S’accorder sur une charte de valeurs
C’est sur cette charte de valeurs que Léa Djeziri s’est penchée avec d’autres camarades. Elle explique : « La charte a permis que le mouvement reste libre et informel sous cette bannière. On voulait poser un cadre afin de ne pas se faire récupérer par les personnes contre qui nos voix s’élèvent ». Dans un contexte où le festival d’Angoulême ne dispose d’aucune charte de valeurs, ce document prend une portée d’autant plus forte. « Sans charte, pas d’engagement », rappellent les autrices, établissant un lien direct entre cette absence et la possibilité de violences, d’agressions, de discriminations ou de comportements déplacés.
Dans ce paysage, la position du Grand Off d’Angoulême cristallise les ambiguïtés. Maintenu avec le soutien de la mairie d’Angoulême dans un contexte de municipales imminentes, son programme affirme soutenir les valeurs du Girlxcott tout en intégrant des personnes jugées problématiques dans sa programmation. Cette tension, soulignent les représentantes marseillaises, révèle combien l’adhésion symbolique peut coexister avec des pratiques inchangées. Face à ces contradictions, le Girlxcott s’inscrit dans une dynamique plus large de politisation du milieu.
L’intégration rapide des syndicats d’artistes-auteur·ices dans les discussions leur semblait évidente : « Ça nous paraissait logique de les inclure au vu du grand débat autour de la condition des artistes-auteur·ices », explique Lucile Ourvouai. Leur présence sur les espaces d’échange a permis d’élargir le propos à la question du travail, de la précarité structurelle, et de renforcer une certaine horizontalité entre les différent·es acteur·ices de la chaîne du livre. À Marseille, l’existence préalable du Trait, organisation qui fédère des auteur·ices et artistes en région PACA, a joué un rôle décisif. « Ce lieu a créé beaucoup de liens entre nous et nous a permis d’être plus soudé·es au moment de l’orga du Girlxcott », précise Mona Granjon.
La condition des artistes-auteur·ices au coeur du Girlxcott
Le Girlxcott apparaît aussi comme la cristallisation d’une lutte déjà en gestation, qui articule revendications sociales, structurelles et artistiques. Il y a quelques années encore, une manifestation à Angoulême sur le statut des artistes-auteur·ices ne rassemblait qu’une trentaine de personnes ; aujourd’hui, la mobilisation s’élargit et se densifie, et les questions de droits d’auteur y occupent une place centrale. À l'heure actuelle, en attendant que la loi sur la continuité des revenus soit adoptée et que l'on sorte de la rémunération par droits d'auteur, la reconnaissance pleine et entière de ces droits reste indispensable pour que les artistes puissent tirer quelques revenus de leur travail.
La discussion sur la mise en cause du système ultralibéral des droits d'auteur est d’ailleurs explicitement encouragée dans la charte des Fêtes interconnectées. La mobilisation du Girlxcott s’inscrit aussi dans le contexte du rejet de la proposition de loi visant à garantir une continuité des revenus pour les artistes-auteur·ices en France (un dispositif censé instaurer un revenu de remplacement entre deux périodes d’activité). Rejet qui révèle les résistances politiques à toute reconnaissance concrète de la précarité structurelle qui traverse la profession d’auteur·ice, et qui plus largement reflète la difficulté de considérer l’artiste comme un·e travailleureuse.
Léa Djeziri le résume avec lucidité : « Entre auteur·ices on se sent souvent isolé·es, on ne se syndique pas beaucoup, et ça empêche de porter nos luttes collectivement. Mais c’est en train de changer, et le Girlxcott n’arrive pas par hasard ». Ce mouvement est donc l’expression d’une volonté plus large. « Faire sécession » devient parfois le seul moyen d’exister pleinement comme créateur·ices. Pour conclure avec les mots de Lucie Servin : « Il faut en finir avec cette vision de l’artiste‑auteur comme un personnage lunaire du XIXe siècle. À l’époque, les artistes reconnus étaient tous des rentiers. Aujourd’hui, l’artiste‑auteur·ice est un·e travailleur·e, et le Girlxcott est un mouvement organisé de travailleur·ses, pas seulement d’autrices. »
Mona Granjon
En finir avec les métiers sacrificiels
Une idée revient avec insistance : celle d’en finir avec la vision du métier vocationnel comme un horizon sacrificiel. Être auteur·ice relèverait d’une passion qui justifierait tout (l’absence de moyens, le manque de reconnaissance, la nécessité de « bouger des montagnes » pour exister) et le festival d’Angoulême lui-même s’est longtemps construit sur cette logique implicite selon laquelle la visibilité tiendrait lieu de rémunération. Le Girlxcott, tout en affirmant une puissance collective nouvelle, met en lumière combien la condition du bénévolat reste profondément ancrée dans le secteur. Lucile Ourvouai rappelle qu’avant 2022, la présence des artistes au festival d’Angoulême n’était même pas rémunérée, les dédicaces étant considérées comme devant être « gratuites ». Une gratuité supposée naturelle, presque morale, alors même qu’elle reposait sur le travail et le temps des travailleur·euses. Cette injustice structurelle déborde largement le cadre du festival : dans l’édition en général, l’auteur·ice invité·e en librairie pour une rencontre est rarement rémunéré·e, alors que sa venue génère du public, des ventes et une animation profitable à la librairie, au distributeur et à la maison d’édition. L’auteur·ice organise souvent seul·e sa tournée, assume les déplacements, agit de fait comme agent·e de communication pour des structures qui ne le·la salarient pas (et dont iel ne partage ni la sécurité économique ni les marges). Il importe d’ailleurs de rappeler, comme le soulignent les autrices, que l’avance sur droits n’est pas une rémunération mais un investissement commercial consubstantiel à l’activité éditoriale. Si des tarifs ont désormais été fixés selon la charte du secteur (avancée indéniable), la stagnation des avances reste criante. « Les avances sur les droits n’ont pas avancé en vingt ans. Il faut se mobiliser, ça devient impossible », insiste Mona Granjon. Dès lors, l’énergie déployée pour organiser la Fête interconnectée de la BD apparaît aussi comme un basculement existentiel. « L’énergie qu’on a mise pour organiser la Fête interconnectée de la BD vient en grande partie du fait qu’on a le sentiment de ne plus rien avoir à perdre », confie l’illustratrice et autrice. Léa Djeziri formule ce déplacement en ces termes : « On leur a prouvé que sans nous, tout le monde y perd et que nous pouvons vraiment nous organiser autrement entre auteur·ices ». C’est sans doute là la définition la plus littérale du boycott (un moment où les travailleur·ses retirent leur force de travail et mettent en tension les moyens de production de celles et ceux qui en dépendent).
Dans cette perspective, des initiatives comme la maison d’édition de bd Exemplaire, fondée par Lisa Mandel, apparaissent comme des laboratoires concrets d’une autre économie du livre (en supprimant les intermédiaires et en distribuant les fonctions) : les créateur·ices y revendiquent une « plus grosse part du camembert », selon le slogan de la maison, c’est-à-dire une part plus juste de la valeur qu’iels produisent. Lisa Mandel explique sa volonté de s’ancrer dans une continuité de revenus : « dès qu’on peut, on propose le salariat aux auteurices. » La maison d’édition a également pensé une taxe sur la grande fortune, qui s’applique aux revenus des auteurices gagnant au-delà d’une certaine somme et venant nourrir une caisse commune. « On cherche des solutions, mais l’idéal serait que tout le monde soit payé pareil, quel que soit le succès de son livre, même si c’est un autre concept. »
Selon les artistes interrogées, les éditeur·ices, les libraires et les auteur·ices ne partagent pas toujours les mêmes intérêts. Les métiers qui entourent la sortie d’un livre sont souvent présentés comme sacrificiels, alors même qu’il existe une hiérarchie bien réelle entre les auteur·ices et le reste du système.
La suite du Girlxcott
Pour l’année 2027, les interviewées estiment que le festival pourrait, en soi, avoir lieu, puisque le contrat de 9eArt+ ne prend fin qu’à ce moment-là. Certaines anticipent néanmoins qu’un nouveau Girlxcott pourrait se constituer l’an prochain, tant que Franck Bondoux restera à la tête de l’organisation. Pour l’après, selon Lucie Servin, il ne s’agit pas de fermer le Festival d’Angoulême, qui demeure un rendez-vous précieux pour les travailleur·ses du secteur, mais de le transformer en un véritable espace de forums, de discussions et de rencontres, où les différents métiers de l’édition peuvent enfin dialoguer, plutôt que de se regarder, parfois, en chien de faïence. L’avenir de la Fête interconnectée de la BD reste incertain au moment où nous écrivons : pour éviter de reproduire les mêmes logiques sacrificielles dénoncées, poursuivre ce projet nécessitera probablement une organisation moins précaire. Le volontariat constitue l’un des principaux obstacles à la consolidation de ces événements, car si les auteur·ices et les éditeur·ices indépendant·es choisissent parfois de travailler gratuitement, cela ne doit pas s’imposer à tout le monde ni aux personnes qu’iels mobilisent. Ces contraintes économiques pourraient limiter la pérennité du mouvement, qui nécessiterait, pour s’ancrer durablement, une véritable réorganisation des pratiques et des structures dans le monde de l’édition.
Couverture du zine Chloé on te croit par les éditions Exemplaire.