Le réalisme magique palestinien et les politiques de l’imagination - Une conversation avec Sanabel Abdel Rahman

Quel rôle la littérature peut-elle jouer lorsque le réel est façonné par le colonialisme, la dépossession et un génocide en cours ? Pour l’écrivaine et chercheuse palestinienne Sanabel Abdel Rahman, bien plus que témoigner ou préserver la mémoire.

Ses recherches, ancrées dans sa thèse consacrée au réalisme magique dans la littérature et les contes palestiniens, traversent la fiction spéculative, l’éco-surréalisme, les futurismes, les récits autochtones et les histoires de fantômes. Mais pour elle, ces formes ne sont jamais de simples objets d’étude. Elles permettent d’imaginer une Palestine qui ne se limite ni à ses frontières, ni à son présent, ni aux limites du monde des vivant·es : une Palestine peuplée de fantômes, d’animaux, de plantes, de récits et de futurs.

Pour inaugurer la conversation de ce mois-ci, Sanabel Abdel Rahman nous parle de la Nakba, de Gaza, des fantômes et de la terre — et de ce que la littérature peut rendre possible lorsqu’elle refuse les frontières imposées au réel.

Un entretien mené en anglais et traduit en français par Isabella Utria Mago et Clémentine Labrosse. Toutes les images sont extraites de Mā’ Ward de Sanabel Abdel Rahman. Merci à elle de nous avoir généreusement autorisé·es à les reproduire.

© Sanabel Abdel Rahman, Mā’ Ward. Reproduction avec son aimable autorisation.

1- Peux-tu te présenter et nous raconter comment tu en es arrivée au réalisme magique dans la littérature palestinienne ? 


Je suis avant tout une écrivaine palestinienne. Je suis aussi universitaire et travailleuse culturelle, et je vis aujourd’hui à Amman, la ville où je suis née. J’ai commencé à écrire très jeune, bien avant de comprendre ce que cette pratique représentait pour moi, et sans vraiment me préoccuper de ce que publier impliquait ou exigeait. Il m’a fallu du temps pour comprendre que les formes d’écriture qui m’étaient instinctivement familières relevaient du réalisme magique.

Ce n’est qu’au début de mon doctorat, en Allemagne, que j’ai réalisé que toutes mes œuvres littéraires préférées et les formes d’écriture qui m’étaient les plus chères relevaient de ce genre littéraire. Crying Over the Ruins de Ghaleb Halasah, The Impossible Novel de Ghada Samman, Le Fils empaillé de Vénus Khoury-Gata, Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez, La Maison aux esprits d’Isabel Allende et Beloved de Toni Morrison comptent parmi les œuvres qui me sont les plus chères. J’ai alors commencé à entrevoir les possibilités qu’offre ce genre littéraire, sa capacité à faire coexister plusieurs mondes. C’est ainsi que le terme de « réalisme magique » a émergé, projetant une lumière kaléidoscopique sur toutes ces œuvres que j’aimais tant. J'en reviens constamment aux Mille et Une Nuits et aux contes populaires palestiniens, rassemblés par Ibrahim Muhawi et Sharif Kanaana dans l’ouvrage Speak Bird, Speak Again. Ces récits sont non seulement au centre de ma recherche, mais aussi de mon expérience d’écrivaine et de palestinienne, et plus largement ma vision du monde. Je considère ces contes comme un « intertexte » de la littérature contemporaine, une sorte de matrice à partir de laquelle cette littérature peut être lue et comprise. Je défends même l’idée qu’ils sont à l’origine de la littérature de réalisme magique, du moins dans le contexte palestinien. Avant mon doctorat en Allemagne, je voulais étudier les poétiques palestiniennes de l’espace. Puis j’ai changé d’avis et décidé que le surréalisme littéraire serait plus pertinent. Les pratiques de l’espoir dans la vie palestinienne, fondamentales pour moi sur les plans personnel et intellectuel, n’étaient pas assez présentes dans ce cadre. Avec le réalisme magique, tout s’est mis en place. J’ai commencé à observer la puissance et les dynamiques de cette forme au-delà du texte. Je l’ai vue dans les œuvres vidéo de Jumana Emil Abboud, les talismans de Raghad Rasras et les étonnantes sculptures de Samara Sallam.

Tu es l’autrice de deux livres, l’un plus théorique sur le réalisme magique relié à ta thèse, l’autre beaucoup plus fictif et libre. 

Dans mon livre à paraître, Magical Realism in Palestinian Literature and Folk Tales: Reading the Distorted Spaces of the Nakba (éd. Bloomsbury), je plonge au cœur des thèmes du réalisme magique palestinien. Je mobilise la littérature, le cinéma et les arts visuels réalistes magiques afin de recadrer les réalités coloniales de peuplement et postcoloniales, tout en proposant d’autres lectures de la résistance non matérielle. Mon travail s’appuie sur la mémoire arabe collective et le récit populaire pour interroger la violence coloniale exercée sur l’espace, le temps et l’imagination. Dans mes recherches et mon écriture, je m’appuie sur le réalisme magique du Sud global, la fiction spéculative, les temporalités autochtones, les futurismes et la hantologie. Je tisse des liens avec d’autres questions pertinentes et profondes, ainsi qu’avec des motifs récurrents qui revêtent une immense importance non seulement pour les Palestiniens, mais pour les peuples autochtones en général. La persistance de l’espoir, les formes de vie au-delà de l’humain, les manières d’être après la mort, le caractère crucial de la résistance et le retour spéculatif à la terre qui a été colonisée comptent parmi les impulsions qui nourrissent ma recherche. C’est ainsi que je relie le réalisme magique à la fiction climatique autochtone et aux temporalités non linéaires. J’ai aussi récemment publié Mā’ Ward (Rosewater), un livre de fiction arabe et de photographie analogique. Il relève, bien sûr, du réalisme magique, et j’ai veillé à ne pas imposer à l’œuvre ma voix académique. L’expérience de son écriture a certes été très épanouissante, mais aussi éprouvante sur le plan émotionnel, car Mā’ Ward est un récit du témoignage du génocide à Gaza depuis Tunis. La poétique de la ville nord-africaine n’a pas pu empêcher la mélancolie palestinienne familière d’entrer par la mer. C’est, au fond, de cela que parle le livre.

Ton travail passe beaucoup par des formes de recherche et de pédagogie collectives. À travers tes expériences récentes, qu’est-ce que tu cherches à faire émerger dans ces espaces, et comment cela se manifeste-t-il concrètement ?

J’ai toujours ressenti le besoin de partager mes recherches au-delà de l’acte solitaire de l’écriture, et je tiens à ce que mon travail intellectuel ne reste pas cantonné à la sphère académique. C’est ce qui m’amène à organiser et à animer des ateliers ouverts au public.

Durant mon séjour à Tunis, j’ai cofondé ʻAyn Ḥawḍ avec mon partenaire Gabriel Possamai. C’est une initiative consacrée à la recherche interdisciplinaire et à la pratique artistique. Le projet se poursuit à Amman, où nous organisons des sessions de lecture et d’écriture autour de la littérature et du cinéma arabes et latino-américains. À titre d’exemple, notre atelier du moment est une série de sessions d’étude intitulée « About Some of What the Falcon Saw » (inspirée d’un titre de chapitre de The Blue Light de Hussein Barghouthi), qui s’intéresse aux occurrences du zoomorphisme dans la littérature et les contes populaires palestiniens. Au cours des deux dernières années, j’ai aussi organisé des programmes publics consacrés à faire émerger des outils magiques pour imaginer de futures écologies. Le projet participatif Towards Life: Tools for Ecological Imaginations cherche à explorer les conditions permettant de créer et de formuler des images de solidarité, de justice humaine et climatique à travers le Sud global, en dialoguant avec une sélection d’artistes et en leur passant commande. Le projet a donné lieu à un site internet contenant un glossaire de ces « outils » numérisés. Comme le lecteur le verra, le réalisme magique a également trouvé son chemin dans ce projet. L’étude de phénomènes réalistes magiques dans des contextes collectifs a éclairé des voies permettant de concrétiser d’autres futurs. J’ai trouvé une joie rare dans le fait de traduire des phénomènes littéraires en outils imaginaires qui puissent être activement utilisés pour libérer l’imagination et travailler, matériellement, à faire advenir des présents alternatifs.

© Sanabel Abdel Rahman, Mā’ Ward. Reproduction avec son aimable autorisation.

À propos de la Palestine, on attend souvent de la littérature qu’elle témoigne de la violence et de la dépossession. Tu sembles suggérer que le témoignage seul ne suffit plus : comment la fiction peut-elle alors rendre cette réalité plus visible ?


Je me souviens d’un moment précis, au tout début de mon doctorat. Je venais de m’installer à Marburg, la ville où les frères Grimm avaient vécu et étudié. Cela résonnait déjà comme un présage dans ma vie. Je vivais dans un tout petit appartement à la périphérie de la ville, avec un petit jardin qui donnait sur d’immenses forêts à l’horizon. La nuit, on ne distinguait rien d’autre que la cime des grands arbres. La pandémie arrivant en Allemagne, je suis restée dans mon appartement et j’y ai mené mes recherches. Je me souviens d’un jour où, après avoir passé des heures à lire des textes littéraires palestiniens bouleversants qui rendaient compte de l’horreur, je suis sortie dans le jardin à l’arrière. J’ai regardé la forêt. Je me suis dit qu’il devait y avoir plus. Plus que le “réalisme”, plus que le “traumatisme”, plus que le poids écrasant que les Palestinien·nes portent et transmettent dans leur littérature. Je voulais regarder au-delà de cette douleur qui traverse les Palestinien·nes, sans pour autant la nier. 

Malgré le paysage qui s’étendait devant moi, je voyais un immense mur, et dans ma main, une seule cuillère. C’est alors que la notion de réalisme magique m’est venue à l’esprit. Des passages se sont ouverts. Le mur a commencé à se fissurer.

Avec le réalisme magique, la lutte et la résistance palestiniennes n’étaient soudain plus les marqueurs d’un traumatisme collectif qui se prolonge. Ils se transformaient au contraire en outils malléables et puissants, capables d’être utilisés pour contester les ramifications continues de la Nakba. Le réalisme magique allait au-delà du poids écrasant du « réel » sans le nier ni le rejeter. Il provoquait, au sein de cette même réalité grave, des fractures, des portails, des bosses et des passages afin que les Palestiniens puissent trouver un chemin vers d’autres futurs. Il remet en question le traumatisme, qui est souvent le prisme à travers lequel les Palestinien·nes sont perçu·es collectivement et qui tend à les figer dans le passé, tout en continuant de les immobiliser dans le présent. Dans le réalisme magique, le ou la Palestinien·ne n’est plus un témoin passif d’une réalité qui le ou la dépasse, mais devient un sujet actif, prenant parfois des formes non humaines, qui peut contester le colonialisme de peuplement israélien. De nouvelles formes d’agir peuvent alors émerger.

Tu écris que les Palestinien·nes habitent simultanément deux espaces : la réalité matérielle de l’occupation et un espace imaginaire collectif où existent encore la Palestine d’avant la Nakba et celle de la libération. Tu parles aussi de “distorted spaces”.Que permet cette déformation qu’une représentation réaliste de cette même terre ne permet pas ?

Une représentation purement « réaliste » de la réalité palestinienne est vouée à piéger et condamner les Palestinien·nes. C’est parce que la réalité palestinienne semble souvent insurmontable. Dans certains genres, comme la science-fiction, la réalité apparemment sans issue produite par le colonialisme de peuplement israélien est parfois amplifiée et poussée jusqu’aux limites de la souffrance. Dans ces récits, généralement mais pas toujours, la réalité palestinienne déjà insoutenable est présentée comme permanente. Il devient alors impossible d’imaginer des futurs qui échappent à sa prolongation. Il est donc impératif de creuser des espaces d’un espoir obstiné, ancré dans les réalités présentes mais capable d’imaginer et de faire apparaître des futurs libérés.

J’utilise le terme « distordu » pour désigner les réalités palestiniennes et les expériences palestiniennes de l’espace — physiques, spirituelles, intellectuelles, mémorielles, métaphysiques, sociales, politiques et créatives. C’est parce que le terme implique une inversion de cette distorsion. Plutôt que de qualifier ces espaces de « brisés » ou de « perdus », les espaces distordus impliquent une capacité d’agir et un travail collectif en vue d’une inversion, pas nécessairement pour « revenir » à une Palestine avant la Nakba, mais à une Palestine post-Libération. C’est-à-dire un retour vers le futur. Sans imaginer l’inversion de l’espace distordu, les Palestiniens ne pourront pas la mettre en pratique. Le réalisme magique offre un espace exaltant, agentif, innovant et libérateur pour pratiquer cette imagination.

Tu décris le réalisme magique comme un « outil » politique plutôt que comme un simple genre littéraire ou procédé stylistique. Pourquoi est-il important pour toi de le penser comme quelque chose de concret et pratique ?

Je considère le réalisme magique comme un mode narratif intrinsèquement transgressif, affectif et malléable. C’est pourquoi je ne l’aborde pas comme un genre soumis à certains indicateurs, thèmes et manifestations. Les origines du réalisme magique, qui sont ancrées dans la culture orale, permettent une expérience collective et vaste de la construction de mondes. Cela correspond à mon approche de la littérature. J’exige beaucoup de la littérature. Je ne me contente pas d’identifier et d’archiver des phénomènes littéraires. Je considère la littérature comme un espace organique et vibrant permettant d’imaginer, d’agir et de concrétiser nos vies, et je crois qu’elle doit être abordée en gardant cette puissance à l’esprit.

J’insiste aussi sur le fait que le langage est tout. L’expérience profondément éprouvante vécue par les Palestinien·nes à travers le monde, et tout particulièrement par les universitaires palestinien·nes en Allemagne, est le résultat d’un langage distordu. Les conséquences bien réelles que continuent de subir les Palestinien·nes et leurs allié·es sont liées à leur refus de se conformer à un langage opaque, trompeur et complice, qui cherche à dissimuler l’« origine » de la souffrance palestinienne, de la mort, de l’aliénation et des violences psychiques et physiques. Nous l’avons vu lorsque des chercheur·euses engagé·es ont retiré leur contribution ou refusé de participer à des événements parce que le mot « génocide » n’y était pas « autorisé ». Cela montrait que les systèmes de pouvoir avaient compris qu’en supprimant le mot « génocide », on pouvait modifier la réalité elle-même : une réalité dans laquelle l’entité sioniste serait innocente, les Palestinien·nes des criminel·les et toutes les formes de résistance palestinienne seraient considérées comme intrinsèquement inhumaines.

Le réalisme magique a été particulièrement cathartique dans de tels moments. Ce genre me permettait de revenir de manière spéculative à un espace palestinien qui n’était pas pris en otage par les gouvernements, les espaces culturels, les rassemblements sociaux ou les espaces académiques. C’est pourquoi je m’attarde souvent sur les grandes possibilités du réalisme magique en dehors du texte. Par exemple, lors de l’un des ateliers que j’ai conçus et dirigés, intitulé Re-Landing: Writing Eco-Connections within Speculative Frames, les participant·es étaient invité·es à écrire un texte ou à créer une œuvre visuelle en utilisant un ensemble d’outils réalistes magiques. Ensemble, nous avons lu des essais décoloniaux, des œuvres de fiction et des contes populaires, en identifiant les transitions réalistes magiques. À partir des lectures et des discussions, j’ai invité les participants à mettre en place un cadre spéculatif avec un temps non linéaire. Je leur ai ensuite demandé d’identifier ce que j’appelais la « chèvre noire » dans leur récit.

La chèvre noire est un animal autochtone de Palestine et d’autres régions d’al-Shām (le Levant). En 1950, Israël a instauré le Black Goat Act, une loi qui restreignait et criminalisait le pâturage libre des chèvres noires par les Palestinien·nes. La chèvre noire connaissait instinctivement le territoire palestinien. Israël ne voulait pas que l’animal « s’introduise » dans les territoires colonisés. La loi a finalement été abrogée en raison de ses effets néfastes sur l’environnement. La colonie a alors compris que la chèvre noire contribuait à maintenir l’équilibre naturel. Inspirée par le caractère fugitif et transgressif de cet animal, j’ai invité les participant·es à identifier ou à créer un « agent chèvre noire » : une figure autochtone ou indigène capable de perturber les espaces-temps coloniaux. Iels ont ensuite écrit des récits qu’iels souhaitaient raconter ou raconter à nouveau à partir de ces nouveaux cadres spéculatifs. En créant d’autres mondes possibles à travers la réécriture de récits historiques et d’histoires personnelles situés dans le présent, le passé et/ou le futur, l’atelier a renforcé notre capacité d’agir en tant que conteur·euses, observateur·ices et acteurs·ices. J’ai pu constater qu’en revenant sur ces contextes, nous pouvons infléchir, bouleverser, interrompre et, plus largement, perturber le langage colonial et les violences qui l’accompagnent, en particulier lorsqu’il s’agit de parler du Sud global.

© Sanabel Abdel Rahman, Mā’ Ward. Reproduction avec son aimable autorisation.

Avec l’animisme, la métamorphose ou la résurrection, les textes que tu analyses semblent abolir la frontière entre les êtres humains et le reste du vivant. Dirais-tu que cette absence de séparation est l’une des clés pour comprendre le rapport des Palestinien·nes à la terre ?

L’absence de binarités a toujours caractérisé la relation des Palestiniens à leur terre et aux créatures qui l’habitent — qu’elles soient humaines, non humaines ou magiques. Je vois cela en abondance dans les contes populaires palestiniens. Au cours de l’été, j’ai organisé une série d’ateliers à la MMAG Foundation à Amman, centrés sur cette connexion entre l’humain et l’animal qui a toujours existé dans la tradition et l’imaginaire palestiniens. About Some of What the Falcon Saw suivait des animaux magiques et des occurrences de zoomorphisme qui imprègnent les contes populaires et la littérature arabes.

Les contes populaires palestiniens nous parlent de sorcières qui transforment des hommes en oiseaux, de femmes qui deviennent des ogresses la nuit et d’humains qui développent des parties animales. Dans The Blue Light de Barghouthi, le narrateur se débat avec l’animal qui est en lui et nous raconte beaucoup de choses « About Some of What the Falcon Saw ». Au cours de ces sessions d’étude, nous avons mené une lecture collective de contes populaires et de romans, ainsi que des exercices d’écriture, afin de suivre l’émergence et les mouvements d’animaux magiques, folkloriques, théologiques et inventés. Ces sessions invitaient à penser et à écrire l’enchevêtrement entre humains et animaux dans l’espace de la fiction et dans le monde réel.

On pourrait lire ton travail comme une recherche sur l’écologie, mais il est avant tout question de relations : entre les humains, les paysages, les animaux, les mort·es et les vivant·es. Tu montres aussi que la violence coloniale ne s’exerce pas seulement sur les corps humains, mais aussi sur les arbres, les animaux et les formes de vie qui rendent une terre habitable. 

Le projet de colonisation totale d’Israël ne peut aboutir que si la colonie de peuplement parvient à capturer l’imaginaire palestinien. La violence qu’elle exerce sur la terre et les corps palestiniens s’étend à la géographie magique des Palestinien·nes, à leur rapport au temps, à leur mémoire, à leur place dans ce monde, à leur capacité à créer, à leur croyance en ce monde et à leur espoir. Les Palestinien·nes entretiennent un lien à la fois merveilleux et complexe, qui se déploie sous des formes multiples, entre les vivant·es et les mort·es, l’oublié et le remémoré, l’humain et l’objet, le futur et le passé, le corps et l’imaginaire, l’individu et le collectif.

Le corps collectif palestinien comprend les humains, les fantômes, les animaux, les créatures magiques et écologiques. Les formes de violence exercées par Israël contre la Palestine s’étendent ainsi jusque dans l’exil des Palestinien·nes hors de Palestine et façonnent leur mémoire collective. Il est donc important de penser la violence exercée contre l’existence palestinienne dans toute son ampleur. Malgré la souffrance qu’elle provoque, cette violence fait naître des formes tout aussi vastes de résistance, de rassemblement et d’invention d’outils pour réparer ce qui a été blessé. C’est pourquoi il m’est impossible, comme à n’importe qui d’autre, de rompre ce lien ou de le découper « proprement » en différentes parties.

Pourquoi avoir ressenti le besoin d’utiliser le terme « éco-surréalisme » ? Qu’est-ce que ce concept nous permet de penser que le réalisme magique ou l’écologie politique, pris seuls, ne permettent pas ?

Je propose ce terme pour rendre compte de la multitude de liens que les Palestinien·nes entretiennent avec leur terre, au-delà de ses dimensions « matérielles ». Comme les lecteur·ices doivent le savoir, l’expérience palestinienne est marquée par des formes multiples d’exil et de dispersion. Un douloureux désir des écologies palestiniennes traverse la vie des Palestinien·nes en exil, dans les camps de réfugié·es, mais aussi de celles et ceux qui vivent dans les territoires palestiniens enclavés et colonisés. Je définis l’éco-surréalisme comme une forme spécifique de surréalisme qui caractérise les récits décrivant le lien des Palestinien·nes à leur terre. Je le considère comme une sous-catégorie du réalisme magique en général, et du surréalisme arabe en particulier.

Les contes populaires, la littérature et le cinéma palestiniens regorgent d’images éco-surréalistes : des femmes qui se transforment en arbres, des êtres humains magiques qui vivent sous la mer et viennent sauver leurs semblables lorsqu’on les appelle, des jeunes filles qui contrôlent la météo, ou encore des Palestinien·nes ordinaires qui « descendent » sous terre et découvrent des villes entières. Cet exercice de l’imaginaire autour du retour permet de préserver l’espoir et de rendre possibles des formes de retour à la terre qui dépassent le « matériel », sans nier l’impossibilité d’un retour matériel. Il constitue un répertoire actif de retours spéculatifs auxquels il faut recourir dans le présent, en attendant les retours réels et « matériels » de l’avenir. Je dois aussi souligner qu’en retraçant ces liens à travers différents médiums, j’ai été frappée par la profondeur et l’ampleur des manières dont les Palestinien·nes se relient à leur terre, depuis la Palestine d’avant la Nakba jusqu’à celle de l’après-Libération. Même si, avec l’éco-surréalisme, je vais au-delà de la dichotomie homme-femme, je comprends et respecte profondément cette forme de lien à la terre, car elle est avant tout un retour à la terre et une promesse de résistance jusqu’au retour. Je pense que ce lien a été essentiel, du moins pendant un certain temps, notamment pour construire les liens entre Palestinien·nes. Il a permis à un peuple déplacé et en résistance de rester lié aux géographies dont il avait été dépossédé.

Selon moi, l’éco-surréalisme permet de créer des liens puissants qui dépassent cette manière dichotomique de se relier à la terre. Cette possibilité tient notamment aux ressources qu’offre le réalisme magique. En sortant de la forme humaine sans jamais nier la souffrance corporelle du corps palestinien, l’éco-surréalisme ouvre ainsi un espace où êtres humains, non humains et plus-qu’humains peuvent se rejoindre et renouer avec la terre, au-delà du genre, du corps, de la position et de la géographie.

Tu mets la littérature palestinienne en dialogue avec les Futurismes autochtones et la fiction climatique, tout en portant un regard critique sur une partie de la fiction climatique contemporaine, qui raconte la catastrophe écologique sans toujours interroger le colonialisme et les rapports de dépossession qui la produisent. Peut-on réellement raconter une catastrophe écologique sans raconter aussi l’histoire de la dépossession des terres ?

C’est malheureusement le cas depuis longtemps, et de nombreux·ses universitaires autochtones l’ont souligné avec insistance. Eve Tuck, C. Ree, Joni Adamson, Salma Monani, Pietari Kääpä, et bien sûr Muhawi et Kanaana, anthropologues palestiniens qui ont recueilli les contes réunis dans Speak Bird, Speak Againn, comptent parmi les auteur·ices qui ont abordé cette question. Nombre d’entre elleux ont également mis en évidence un phénomène important, et particulièrement marqué dans la fiction climatique et la science-fiction en général : la figure persistante d’un homme chargé de « sauver » le monde d’une catastrophe naturelle imminente. La raison de ces « crises naturelles », la colonisation et ses conséquences, est généralement dissimulée. La fiction climatique autochtone et la pratique collective consistant à imaginer et à faire advenir d’autres futurs deviennent ainsi des pratiques déterminées à lutter contre cette dissimulation intentionnelle et à affirmer une capacité d’agir collective. En retraçant les effets prolongés de la colonisation, non seulement sur le corps et l’imagination, mais aussi sur l’écologie, une nouvelle praxis autour de l’appartenance écologique, de la durabilité et du retour devient possible. Cela est particulièrement pertinent dans le contexte palestinien actuel.

Les fantômes occupent une place centrale dans ton travail. Ils ne reviennent pas simplement pour rappeler le passé ; au contraire, ils continuent d’agir dans le présent. Qu’est-ce que leur présence change dans la manière de penser le présent et l’avenir palestiniens ?

Les fantômes sont la famille des Palestiniens.nes. Ce sont les êtres aimés qui sont passés dans l’autre monde afin que les Palestiniens vivants puissent continuer à exister, à survivre et à résister. Les fantômes parcourent les romans, les nouvelles et les films palestiniens. Leur existence est crue et vénérée par les Palestiniens vivants dans toutes ces histoires. Leur persistance est quelque chose sur lequel je me suis beaucoup concentrée. Emile Habiby, Ghassan Kanafani, Ghaleb Halasah (un Jordanien au cœur palestinien), Shaykha Hlewa, Ibtisam Azem, Ibrahim Nasrallah et Barghouthi ne sont que quelques-uns des auteurs palestiniens dont les œuvres fondatrices placent au centre l’apparition et le mouvement des fantômes. En fait, les « fantômes errants » tendent à être la force motrice principale de leurs œuvres.

Plutôt que de revenir sous la forme d’apparitions mélancoliques, les fantômes palestiniens reviennent auprès de leur peuple et dans les lieux où ils ont été tués et expulsés. Ils rappellent aux vivants ce qui leur est arrivé et font naître en eux un espoir obstiné de libération. Cela se produit dans des contextes où la « réalité » semble désespérée et insurmontable. Les fantômes sont également les incarnations de la mémoire collective palestinienne. Ce sont les agents fugitifs qui transgressent et déstabilisent les barrières physiques et métaphysiques d’Israël.

Cette lecture découle de ma conviction que, quel que soit le lieu ou le royaume, le.a Palestinien.ne est toujours un agent déstabilisateur. Par le simple fait d’exister, le.a Palestinien.ne déstabilise les vérités « concrètes » sur qui peut exister et vivre librement ; qui est censé mourir en silence ; et qui est « autorisé » à se rebeller. le.a Palestinien.ne perturbe l’ordre établi qui prospère en le déshumanisant et refuse d’apaiser l’esprit révolutionnaire collectif pour satisfaire qui que ce soit. Si le.a Palestinien.ne n’avait pas été un agent déstabilisateur, les Palestiniens.nes n’auraient pas continué à mener cette lutte féroce pour la liberté, jusque dans leurs exils, près d’un siècle après la Nakba.

Les fantômes occupent une place centrale dans ton travail. Ils ne reviennent pas simplement pour rappeler le passé ; au contraire, ils continuent d’agir dans le présent. Que permettent-ils de faire exister dans le présent ?

Les fantômes sont la famille des Palestiniens.nes. Ce sont les êtres aimés qui sont passés dans l’autre monde afin que les Palestiniens vivants puissent continuer à exister, à survivre et à résister. Les fantômes parcourent les romans, les nouvelles et les films palestiniens. Leur existence est crue et vénérée par les Palestiniens vivants dans toutes ces histoires. Leur persistance est quelque chose sur lequel je me suis beaucoup concentrée. Emile Habiby, Ghassan Kanafani, Ghaleb Halasah (un Jordanien au cœur palestinien), Shaykha Hlewa, Ibtisam Azem, Ibrahim Nasrallah et Barghouthi ne sont que quelques-uns des auteurs palestiniens dont les œuvres fondatrices placent au centre l’apparition et le mouvement des fantômes. En fait, les « fantômes errants » en constituent souvent la force motrice. Plutôt que de revenir sous la forme d’apparitions mélancoliques, les fantômes palestiniens reviennent auprès de leur peuple et dans les lieux où ils ont été tués et expulsés. Ils rappellent aux vivant·es ce qui leur est arrivé et font naître en eux un espoir obstiné de libération. Cela se produit dans des contextes où la « réalité » semble désespérée et insurmontable. Les fantômes sont aussi les incarnations de la mémoire collective palestinienne. Ce sont des agents fugitifs qui transgressent et déstabilisent les barrières physiques et métaphysiques d’Israël. Cette lecture découle de ma conviction que, quel que soit le lieu ou le royaume, le.a Palestinien.ne est toujours un agent déstabilisateur. Par le simple fait d’exister, le.a Palestinien.ne déstabilise les vérités « concrètes » sur qui peut exister et vivre librement ; qui est censé mourir en silence ; et qui est « autorisé » à se rebeller. le.a Palestinien.ne perturbe l’ordre établi qui prospère en le déshumanisant et refuse d’apaiser l’esprit révolutionnaire collectif pour satisfaire qui que ce soit. Si le.a Palestinien.ne n’avait pas été un agent déstabilisateur, les Palestiniens.nes n’auraient pas continué à mener cette lutte féroce pour la liberté, jusque dans leurs exils, près d’un siècle après la Nakba.

Si la littérature est un outil pour imaginer et construire d’autres futurs, qu’espères-tu qu’elle puisse nous aider à imaginer, ou à faire advenir, aujourd’hui ?

Je me souviens d’une fois, à Berlin, où un universitaire mécontent m’a abordée. Cette personne universitaire m’a suggéré d’arrêter d’écrire politiquement pour le public et de « me concentrer simplement sur la recherche en littérature ». J’ai souri ironiquement et lui ai demandé, seulement à moitié sérieusement : « que pensez-vous que la littérature soit ? ». Il m’a frappée que la personne devant moi n’avait pas fait une observation très simple : la littérature est un témoignage. L’histoire palestinienne pourrait être racontée du point de vue d’un homme absurde enlevé par des extraterrestres, comme dans le cas de The Pessoptimist d’Emile Habiby, et elle resterait la chose la plus politique que vous puissiez jamais lire sur la Palestine. Un.e écrivain.e palestinienne qui parle de la Palestine, même sous les formes les plus abstraites, accomplit un geste politique. Un.e écrivain.e palestinien.ne qui refuse même de mentionner sa position et son origine en tant que Palestinien.ne accomplit également un geste politique. Il n’y a aucun moyen d’y échapper.

La littérature, comme le martyr Kanafani nous l’a répété encore et encore, est le moyen par lequel nous parvenons à la libération ; tout commence là. La littérature peut nous aider à imaginer puis à concrétiser des futurs dans lesquels la Palestine est libérée et les Palestiniens.nes retournent dans leurs terres, tout en continuant à mener un travail assidu et crucial en faveur de solidarités intersectionnelles. La littérature a déjà démontré son efficacité comme outil pour explorer des possibilités féministes palestiniennes qui rejettent les injonctions occidentales en matière de féminisme. Au plus fort du génocide à Gaza, nous avons vu combien de féministes — militantes, universitaires, écrivaines et travailleuses culturelles — en Allemagne et dans le reste du monde européen ont maintenu l’exception palestinienne. Elles ont intentionnellement ignoré la menace existentielle à laquelle les femmes de Gaza sont constamment confrontées, tout en soulignant que ces femmes sont simplement « opprimées » par leurs propres sociétés et doivent être sauvées par les puissances occidentales. À Gaza, les femmes jouent des rôles cruciaux « sur le terrain » pour assurer leur propre survie et celle de leurs familles. Nous voyons cette forme de féminisme palestinien dans les œuvres produites par des artistes, des écrivaines et des universitaires palestiniennes, qui refusent d’adopter le prisme orientaliste et islamophobe lorsqu’elles regardent les femmes palestiniennes à Gaza et dans le reste de la Palestine. Alaa al-Qaisi, qui est traductrice littéraire et chercheuse originaire de Gaza, incarne cela dans son travail, tout comme d’autres femmes qui accomplissent le travail invisible consistant à échapper à la pratique contraignante et violente du féminisme occidental. Ces formes de féminisme palestinien préparent le terrain pour des formes d’appartenance les uns aux autres en tant qu’êtres humains, et pour nous relier à nos espaces tout en réintégrant nos imaginaires collectifs. Et tout cela en traitant nos fantômes, nos goules, nos djinns, nos objets animés, nos thérianthropes, nos créatures éco-surréalistes et nos cyborgs avec le même amour, le même respect et la même humanité que leurs homologues humains.