Reading Room
Dans le paysage culturel de Sanabel Abdel Rahman : livres, idées, artistes, pratiques et autres références qui façonnent sa manière de penser et de voir le monde.
LIRE / Les livres qui ont façonné son imaginaire
Hussein Barghouthi
La pensée de Sanabel sur le réalisme magique palestinien prend racine dans de nombreuses histoires : celles transmises oralement de génération en génération, les traditions littéraires qui refusent les frontières du réalisme et les fictions contemporaines qui mobilisent le fantastique pour aborder des histoires de violence, d’exil et de dépossession. Cette sélection rassemble quelques-uns des textes qui composent ses recherches et de son écriture, du folklore palestinien à la littérature arabe, en passant par le réalisme magique latino-américain et la fiction spéculative contemporaine.
Il était plusieurs fois… Contes populaires palestiniens
Ibrahim Muhawi & Sharif Kanaana, 1989
Trad. française de Leïla Al-Masri
Un recueil fondateur de récits issus de la tradition orale palestinienne, recueillis en Galilée, à Gaza et en Cisjordanie. Ses quarante-cinq contes sont peuplés d’animaux, de djinns, de goules, d’ogres, de métamorphoses et d’objets enchantés. Sanabel revient constamment à ce recueil, qu’elle considère non seulement comme une archive de la tradition narrative palestinienne, mais aussi comme une source permettant de comprendre les visions du monde palestiniennes et les racines du réalisme magique.
Les Mille et Une Nuits
Articulés autour des histoires racontées chaque nuit par Shéhérazade, Les Mille et Une Nuits se déploient à travers des récits enchâssés, des voix changeantes, des métamorphoses et des rencontres avec le surnaturel. Pour Sanabel, cette tradition narrative fluide et collective constitue l’une des racines profondes du réalisme magique.
Lumière Bleue
Hussein Barghouthi
Traduit de l’arabe par Marianne Weiss
Une œuvre inclassable, à la croisée du récit autobiographique, de la philosophie, de la fiction, de la mémoire et de la perception. La relation mouvante qui s’y dessine entre l’humain, l’animal, le paysage et l’imaginaire occupe une place centrale dans la pensée de Sanabel. L’un de ses groupes de lecture, De certaines choses que vit le faucon, emprunte son titre à un chapitre du livre et en explore les questionnements à travers la littérature et le folklore palestiniens.
Les Aventures extraordinaires de Sa'îd le Peptimiste
Émile Habibi, 1974
Traduit de l’arabe par Jean-Patrick Guillaume
Une œuvre majeure de la littérature palestinienne qui mobilise la satire, l’absurde et le fantastique pour aborder la réalité politique vécue par les Palestinien·nes après 1948. Chez Habibi, le recours à l’absurde rappelle que la littérature politique n’a pas besoin de reproduire littéralement le réel pour parler directement de celui-ci.
Le Livre de la disparition
Ibtisam Azem, 2014
Traduit de l’arabe par Leïla Tahir
Un roman spéculatif dans lequel les Palestinien·nes d’Israël disparaissent soudainement. Le livre explore l’absence, la mémoire, la disparition et la relation instable entre les êtres et les lieux, des questions qui font particulièrement écho à l’intérêt de Sanabel pour les espaces distordus et les formes alternatives de retour.
Crying Over the Ruins
Ghālib Halasā, 1980
Non traduit en français
Un roman sur l’exil, la mémoire et le déracinement culturel. Son titre convoque la tradition littéraire arabe classique des aṭlāl, les vestiges d’un lieu autrefois habité, et fait de ces ruines le point de départ depuis lequel imaginer un autre monde.
Le Roman impossible : mosaïque damascène
Ghada al-Samman, 1997
Non traduit en français
Œuvre majeure de l’écrivaine syrienne Ghada al-Samman, ce roman mêle souvenirs, rêves, visions et fiction dans un portrait fragmenté de Damas. Publié en 1997, il dépasse les conventions du réalisme pour explorer l’entrelacement de la mémoire intime, de la ville et de l’imaginaire.
Le Fils empaillé
Vénus Khoury-Ghata, 1980
Un roman de la poétesse et écrivaine franco-libanaise Vénus Khoury-Ghata, qui se déroule dans le Liban des années 1950 et est raconté à travers le regard de Diane, fille d’une famille en proie à la violence. Mêlant mémoire familiale, violence, images surréalistes et jeux de langage, le roman fait basculer la réalité quotidienne vers un univers étrange et instable.
Cent ans de solitude
Gabriel García Márquez, 1967
Œuvre emblématique du réalisme magique latino-américain, où les fantômes reviennent, les prophéties se réalisent et des événements extraordinaires surgissent au cœur du quotidien. À travers sept générations de la famille Buendía à Macondo, réalités magiques et politiques deviennent indissociables. Devenu un classique du genre, le roman s’est depuis largement inscrit dans la culture populaire, jusqu’à son adaptation par Netflix en 2024.
La Maison aux esprits
Isabel Allende, 1982
À travers plusieurs générations de la famille Trueba, Isabel Allende entremêle l’histoire intime d’une famille et les bouleversements politiques qui traversent le Chili au XXe siècle. Fantômes, prémonitions et pouvoirs surnaturels s’inscrivent naturellement dans le quotidien, tandis que les violences de l’histoire collective font irruption dans les trajectoires individuelles. Le roman brouille ainsi les frontières entre mémoire familiale, histoire politique et surnaturel.
Beloved
Toni Morrison, 1987
Un roman dans lequel la violence de l’esclavage revient sous la forme littérale d’une hantise. Les fantômes de Morrison refusent de rester confinés au passé. Ils habitent le présent, la mémoire et les corps des vivant·es.
Mā’ Ward (Eau de rose)
Sanabel Abdel Rahman
Un livre mêlant fiction en arabe et photographie argentique. Mā’ Ward est le récit de l’expérience d’assister, depuis Tunis, au génocide à Gaza. La poésie de la ville nord-africaine n’a pas suffi à empêcher la mélancolie palestinienne familière de s’infiltrer par la mer. C’est, au fond, ce dont parle ce livre.
PENSER - Les idées qui nourrissent sa pratique
Dans ses recherches, Sanabel puise dans les études autochtones, la pensée décoloniale et les humanités environnementales pour interroger la manière dont le colonialisme façonne non seulement les territoires et les corps, mais aussi les imaginaires, les temporalités et les liens au vivant.
Magical Realism in Palestinian Literature and Folk Tales: Reading the Distorted Spaces of the Nakba
Sanabel Abdel Rahman
Issu de ses recherches doctorales, le livre à paraître de Sanabel étudie le réalisme magique dans la littérature et les contes populaires palestiniens à travers la notion d’« espaces distordus », des espaces physiques, spirituels, intellectuels, mémoriels, métaphysiques, sociaux, politiques et créatifs façonnés par la Nakba et ses conséquences toujours à l’œuvre.
Plutôt que d’envisager le réalisme magique comme une échappatoire au réel, l’ouvrage interroge la manière dont la distorsion peut devenir une forme de puissance d’agir. Une façon de déformer les réalités imposées et de mettre en pratique la possibilité d’un autre avenir.
Eve Tuck
Chercheuse dont les travaux sur la souveraineté autochtone, la décolonisation et les politiques du savoir nourrissent les réflexions autour de la terre, de la dépossession et des cadres de pensée coloniaux.
Joni Adamson
Chercheuse spécialiste des littératures autochtones et de la justice environnementale, dont les travaux mettent en relation les humanités environnementales avec les questions de colonialisme, de souveraineté et de savoirs écologiques.
Salma Monani
Chercheuse à la croisée des humanités environnementales, des études autochtones et des études des médias environnementaux, qui s’intéresse notamment à la manière dont les récits écologiques sont produits et mis en circulation.
Pietari Kääpä
Chercheur spécialiste des médias environnementaux et de l’écocinéma, dont les travaux interrogent les récits sur le climat, les politiques environnementales et les histoires coloniales que les récits écologiques peuvent occulter.
C. Ree
Chercheuse dont les travaux, mis en regard des approches autochtones de la fiction climatique et des récits environnementaux, nourrissent la réflexion de Sanabel sur la manière dont les récits de catastrophe écologique peuvent occulter les histoires et les structures qui les produisent.
REGARDER — Les artistes qui prolongent ses réflexions
Jumana Emil Abboud
L’univers de Sanabel est peuplé d’êtres autres qu’humains. Animaux, plantes, fantômes, djinns, goules et autres êtres métamorphosés habitent l’espace entre folklore, littérature et pratiques artistiques contemporaines. Ces artistes proposent différentes manières de penser ces frontières poreuses, entre corps et paysage, humain et animal, mémoire et mythe.
Jumana Emil Abboud
Artiste palestinienne dont les vidéos, installations et pratiques narratives puisent dans le folklore, la mémoire, le paysage et l’étrange. Son travail circule souvent entre récits hérités et formes contemporaines de narration, envisageant le folklore comme une archive vivante et instable.
Raghad Rasras
Artiste jordano-palestinienne dont la pratique mêle art conceptuel, guérison spirituelle, psychologie de la libération, talismans et rituels collectifs. Son travail explore l’imagination et la transformation comme des formes de savoir incarné.
Samara Sallam
Artiste palestinienne, journaliste et hypnothérapeute dont le travail se situe au croisement du langage, de la biopolitique, de la psyché et du récit. Sa pratique envisage l’imagination comme un espace où les réalités personnelles et politiques peuvent être reconfigurées.
MAKE - Sanabel’s own tools and practices
Towards Life: Tools for Ecological Imaginations
Pour Sanabel, la recherche ne s’arrête pas à l’interprétation. Littérature, folklore et théorie deviennent des outils : des manières d’expérimenter d’autres relations à la terre, aux corps, à la mémoire et au futur.
ʻAyn Ḥawḍ
Une initiative interdisciplinaire de recherche et de pratique artistique cofondée par Sanabel Abdel Rahman et Gabriel Possamai. À travers des sessions de lecture et d’écriture, des programmations de films et des recherches collectives, ʻAyn Ḥawḍ fait dialoguer les littératures et cinémas arabes et latino-américains avec le folklore palestinien, l’écologie et les questions liées aux futurs possibles.
Towards Life: Tools for Ecological Imaginations
Un projet participatif qui explore les solidarités, la justice sociale et la justice climatique dans les pays du Sud global à travers des artistes, des conversations et des créations originales. Le projet a donné naissance à un glossaire numérique d’« outils » — des pratiques imaginatives conçues non seulement pour décrire des futurs alternatifs, mais pour contribuer à les rendre pensables et matériellement possibles.