WEB-WEAVING

Chaque dossier laisse derrière lui des pistes que nous n’avons pas eu le temps de suivre, des références à creuser, des images, des symboles ou des histoires à peine entrevues. C’est aussi à cela que sert le Web-Weaving, à revenir sur ces fils restés en marge et à voir où ils nous mènent.

Pour clore ce dossier consacré au réalisme magique, nous avons choisi d’en tirer deux. Deux histoires apparues au fil de nos recherches et de nos conversations, que nous avions envie de raconter. Celle de la chèvre noire palestinienne, combattue pendant des décennies jusqu’à devenir une figure de résistance, et celle d’une clé devenue le symbole d’un retour toujours attendu.


L’HISTOIRE DE LA CHÈVRE NOIRE 

Dans son article pour CENSORED, Sanabel Abdel Rahman évoque brièvement la chèvre noire, autochtone et présente en Palestine depuis des millénaires, qui a été combattue par l’État israélien jusqu’à presque disparaître. Pour ce Web-Weaving, nous avons voulu revenir sur cette histoire.

L’histoire commence avant même la création de l’État d’Israël. Dès les années 1930, l’administration britannique en Palestine désigne le surpâturage, notamment celui des chèvres, comme responsable de l’érosion et de la dégradation des sols, et prend différentes mesures pour réduire les troupeaux. Après 1948, l’État israélien poursuit cette politique et la durcit. En 1950, la Plant Protection (Damage by Goats) Law, rapidement surnommée Black Goat Law, restreint fortement la possession des chèvres et les terres sur lesquelles elles peuvent paître, tout en autorisant leur saisie. La loi accompagne les grandes campagnes de reboisement menées après 1948, notamment par le Jewish National Fund, qui plante à grande échelle des conifères, en particulier des pins. Les chèvres, qui broutent les jeunes pousses et circulent dans ces espaces, deviennent indésirables dans ce nouveau paysage.

Dans un texte publié en 2023 dans NO NIIN, Sanabel relève le vocabulaire employé pour parler de l’animal. La chèvre noire palestinienne est décrite comme « rusée », « mal élevée » et « indisciplinée », tandis que la chèvre blanche suisse, importée à partir de 1948, est présentée comme « polie », « belle », « saine » et même « civilisée ».

« Contrairement aux colons israéliens, la chèvre noire possède des milliers d’années de connaissance de la terre palestinienne. »
— Sanabel Abdel Rahman, NO NIIN

À partir des années 1970, les restrictions et les saisies de troupeaux s’intensifient, notamment dans le Naqab, et la chèvre noire palestinienne est progressivement poussée au bord de l’extinction. Continuer à l’élever et à la faire paître devient alors, pour certaines communautés bédouines, une manière de maintenir leurs pratiques et leur présence sur la terre. Quelques décennies plus tard, le raisonnement se retourne. La chèvre avait été combattue parce qu’elle était accusée de détruire la végétation, mais son absence favorise aussi l’accumulation de broussailles inflammables. Face aux incendies, le pâturage finit par être reconnu comme un moyen de réduire cette végétation et de protéger les forêts. En 2018, la Black Goat Law est finalement abrogée. Le député palestinien Jamal Zahalka, qui avait œuvré à son abrogation, parle alors de « réparer une injustice historique » faite aux éleveur·euses palestinien·nes.

La chèvre noire n’a pourtant pas disparu des récits. Elle est aujourd’hui au cœur de The Black Goat (2024), un documentaire palestinien de Ziad Al-Qattan et Lobna Alsana qui raconte, à travers elle, l’histoire des Bédouin·es du Naqab et leur lutte pour l’autodétermination. Dans le film, elle retrouve ce qui avait précisément fait d’elle un problème politique, sa capacité à circuler sans reconnaître les frontières, les zones militaires ou les réserves naturelles qui découpent le territoire. D’animal à éliminer à figure de résistance autochtone, la chèvre noire défie les frontières et les temporalités, tandis que sa présence se prolonge de la terre aux récits qui en gardent la mémoire.


L’HISTOIRE DE LA CLÉ

Dans l’essai qui accompagne le dossier de ce mois-ci, nous évoquions les « présent·es-absent·es », ces Palestinien·nes déplacé·es de force à l’intérieur de leur propre pays, mais considéré·es comme absent·es par la loi israélienne. Nous revenons ici sur un objet devenu, depuis 1948, le symbole de cette absence : la clé de la maison.

L’histoire commence avec la Nakba. Entre 1947 et 1949, plus de 700 000 Palestinien·nes sont chassé·es de chez elleux. Les expulsions sont menées par des forces paramilitaires sionistes, qui intègrent la nouvelle armée israélienne après la proclamation de l’État d’Israël, le 14 mai 1948. Des villes et des villages sont attaqués et occupés. Élaboré au début de l’année 1948, le plan Dalet prévoit l’expulsion des Palestinien·nes au-delà des frontières de l’État juif en cas de résistance. Dans de nombreux endroits, des habitant·es sont massacré·es, souvent enterré·es dans des fosses communes. La nouvelle des massacres répand la panique, que ces mêmes forces alimentent par des émissions en arabe et des véhicules équipés de haut-parleurs appelant la population à partir. Des familles ferment leur porte à clé et laissent tout derrière elles, persuadées qu’elles reviendront quelques jours plus tard. Mais Israël leur interdit de rentrer. Les années suivantes, des milliers de celleux qui tentent de revenir, pour la plupart sans armes, sont tué·es comme « infiltré·es ». Les jours deviennent des semaines, les semaines des mois, les mois des années, puis des décennies. Le retour n’aura pas lieu.

La dépossession se poursuit par la loi. En 1950, l’Absentees’ Property Law, appliquée rétroactivement au 29 novembre 1947, considère comme « absent·es » presque tous·tes les Palestinien·nes ayant quitté leur domicile, y compris celles et ceux qui n’ont fui que jusqu’à une ville voisine située à l’intérieur du nouvel État. Ce sont les « présent·es-absent·es ». Leurs maisons, leurs terres, leurs commerces et leurs biens passent sous le contrôle du Custodian of Absentee Property, un organisme rattaché au ministère des Finances censé les conserver dans l’attente d’un règlement permanent de la question des réfugié·es. Dans les faits, le Custodian vend une grande partie de ces terres à une autorité publique de développement, qui les transfère ensuite au Jewish National Fund. La loi devient ainsi le principal outil juridique de saisie des terres des réfugié·es. Elle reste en vigueur aussi longtemps que l’état d’urgence proclamé en 1948, qui n’a jamais été levé. Au cours des dernières décennies, elle a notamment servi à prendre possession de maisons palestiniennes à Jérusalem-Est. Plus de quatre cents villages sont dépeuplés, la plupart détruits, tandis que dans les villes, de nouveaux colons juifs s’installent dans les maisons laissées vides. La clé existe toujours, mais la maison, elle, a été volée.

Certain·es la gardent dans un tiroir, d’autres au fond d’une malle en métal, avec les titres de propriété, d’autres encore la portent autour du cou. La clé se transmet des parents aux enfants, puis aux petits-enfants, dont beaucoup n’ont jamais vu la maison qu’elle ouvrait autrefois. Elle devient à la fois une preuve et une promesse. Certain·es la conservent jusqu’à leur mort, toujours convaincu·es qu’iels rentreront un jour, bien après que les maisons elles-mêmes ont été démolies ou bombardées. Depuis octobre 2023, le génocide perpétré par Israël contre les Palestinien·nes de Gaza contraint à nouveau des familles au déplacement, parfois à plusieurs reprises. Elles emportent désormais les clés de maisons qui n’existent plus, parfois avec celles que leurs grands-parents avaient prises avec eux en 1948, et comptent à leur tour les transmettre. Pour beaucoup, la clé reste la dernière preuve qu’une maison a un jour existé.

Avec le temps, la clé dépasse l’histoire familiale pour devenir un symbole collectif. Des répliques monumentales se dressent à l’entrée des camps de réfugié·es. D’autres sont brandies lors des manifestations et à chaque commémoration de la Nakba, le 15 mai. En 2008, pour son soixantième anniversaire, les habitant·es du camp d’Aida, à Bethléem, fabriquent une clé en acier de neuf mètres de long. Inspirée des anciennes clés conservées par leurs familles, elle est installée au-dessus de l’entrée du camp avec un message affirmant que leur droit au retour n’est pas à vendre. En 2012, recouverte de mots écrits par les habitant·es du camp, elle est présentée à la Biennale de Berlin avant de revenir à Aida.

La clé entre aussi dans la fiction. Dans The Key (2023), un court métrage du réalisateur palestinien Rakan Mayasi adapté d’une nouvelle d’Anwar Hamed, une famille israélienne se délite peu à peu. Chaque soir, le bruit d’une clé se fait entendre dans la serrure de leur porte. Mayasi appartient à la diaspora palestinienne et n’a jamais vu la Palestine. Il voulait faire de cette clé une présence obsédante, venant hanter et se répandre dans l’inconscient israélien comme une épidémie. D’objet domestique à emblème du retour, la clé a survécu aux portes qu’elle ouvrait autrefois. Elle reste à la fois un symbole et un témoin, rappelant sans cesse ce que d’autres ont voulu considérer comme définitivement clos.

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Les fantômes qui ne sont jamais partis : pour comprendre le réalisme magique, il faut regarder la violence coloniale